Accroupi à l’arrière du Grand Hôtel Moderne, qui a jadis appartenu à la famille de Bernadette Soubirous, Kévin tire sur sa cigarette électronique. Le Tarbais de 41 ans a posé ses valises à Lourdes en 2009. Après avoir été valet de chambre, plongeur et commis dans plusieurs hôtels, il a gravi les échelons pour devenir second, c’est-à-dire suppléant du chef de cuisine. Comme tous les saisonniers, il a des « horaires à la con », découpées en deux plages : 8 h-14 h, puis 17 h-22 h. « Il y a une grosse charge de travail, c’est une cadence à supporter ! Vers la fin de saison, tout le monde commence à être énervé », décrit-il.
Ahmad Asgari, réfugié iranien de 64 ans, est le seul saisonnier syndicaliste de Lourdes à militer à visage découvert. Arrivé à Lourdes en 2011, il a commencé à s’engager à la CGT huit ans plus tard. Jeudi 16 juillet 2026, anniversaire de la dernière apparition de la Vierge à sainte Bernadette en 1858, il est posté, en gilet blanc, à l’intersection de la rue de la Grotte et du Pont Vieux, avec quatre camarades de son syndicat, en gilet rouge. Il n’est pas encore 7 heures du matin, les saisonniers sont en route pour leur premier service. Les cinq militants distribuent un « guide des saisonniers » pour les informer de leurs droits.
« On a un très bon accueil des pèlerins », se félicite Julie Perriguey, secrétaire générale de l’union départementale. « On est en communion », leur a même lancé l’un d’eux. Il y a encore quelques années, la CGT comptait trois prêtres-ouvriers syndicalistes à Lourdes, qui tenaient des permanences juridiques pour les saisonniers. Le dernier, Jean-Pierre Houillon, est mort il y a trois ans. « Il y avait énormément de monde, dont des jeunes de la Jeunesse ouvrière chrétienne, se souvient Julie Perriguey. C’est la première fois que j’ai entendu un évêque remercier la CGT et L’Internationale chantée à l’église. »
Lourdes compte environ 2 500 saisonniers. Ils travaillent dans l’hôtellerie, la restauration, la blanchisserie ou le transport, au service des 3,5 millions de pèlerins qui fréquentent chaque année le sanctuaire. « À Lourdes, il y a tout le prestige, mais il y a aussi tous ces invisibles, sans lesquels le pèlerinage n’aurait pas lieu », observe Nawel Benchlikha, membre de la direction de la CGT, notamment chargée du travail saisonnier. Durant la saison, qui s’étend de mars à octobre, la plupart ne gagnent pas beaucoup plus que le Smic. À la fin de leur contrat, ils ne touchent pas de prime de précarité et vivent du chômage jusqu’à la prochaine saison.
Exploitation des plus fragiles
Beaucoup de ces saisonniers sont issus de l’immigration. Parmi eux, quelques centaines de demandeurs d’asile ukrainiens et afghans arrivés à Lourdes ces dernières années. « Il y a un problème d’apprentissage de la langue, souligne Ahmad Asgari. Si on ne leur met pas à disposition des moyens pour apprendre le français, ils deviendront des travailleurs bon marché qu’on met à la plonge et au nettoyage. On se prive de leurs qualités, certains ont des diplômes. »
C’est le cas de Zubair Ziar, 32 ans, arrivé au centre d’accueil de demandeurs d’asile (CADA) de Lourdes en avril 2025. Ingénieur électronique en Afghanistan, il n’a pas réussi à faire reconnaître son diplôme en France. Depuis quelques mois, il est plongeur dans un hôtel rue de la Grotte, où il gagne 1 600 euros nets par mois. Nous le rencontrons à la maison associative En Casa, dans la « ville haute » — par opposition à la « ville basse », construite autour du sanctuaire. Ouverte en 2021, En Casa accueille une trentaine de résidents, dont une majorité en situation de précarité ou de fragilité. Elle a été fondée par Palmino Paolucci, lui-même arrivé d’Italie comme travailleur saisonnier en 2010, avant d’être embauché au sein du service liturgique du sanctuaire. « La richesse que génère Lourdes ne revient pas aux salariés, qui travaillent surtout à la saison », explique-t-il.
Paradoxes de la ville-sanctuaire
Les locaux de France Services accueillent deux fois par semaine les permanences de la Maison du travail saisonnier. Abdallah, Afghan de 25 ans, est venu demander de l’aide pour s’inscrire au permis de conduire. C’est sa troisième saison dans un restaurant italien en bord du Gave. À défaut d’avoir trouvé un logement à Lourdes, il réside à Tarbes. Comme il n’y a plus de bus après 21 h 30, à la fin de son deuxième service, il doit partager une chambre d’hôtel avec un collègue, qu’il loue 150 euros par mois à son employeur. Entre les délais du parc social et les marchands de sommeil qui louent des biens insalubres — parfois dans d’anciens hôtels en friche —, les saisonniers peinent à se loger dans la ville-sanctuaire.
« Comment cette ville peut être aussi précaire alors qu’elle brasse autant d’argent ? » Fanny Milard, chargée de mission emploi et projets pour la Maison du travail saisonnier, ne comprend vraiment pas. Fin septembre, derrière les plus de 150 000 pèlerins attendus pour la visite du pape, plus de 2 000 saisonniers continueront de s’activer en coulisses. Certains hôtels feront même appel à des extras embauchés pour le week-end afin d’absorber la surcharge de travail.
Cet article est tiré du dixième numéro du Cri. Pour découvrir notre magazine, plus d’hésitation, abonnez-vous !





