Lors de sa visite en Espagne, en juin dernier, le pape a multiplié les passes d’armes avec l’extrême droite. Ses détracteurs lui reprochent la messe célébrée à Barcelone dans un stade au nom d’un indépendantiste, ainsi que le choix de ne pas visiter la basilique de la Valle de los Caídos, construite par Franco et que le gouvernement veut désacraliser pour en faire un musée. Autre motif de conflit, la question migratoire. Le pape a évoqué le danger de division que représenterait « l’idéologie de l’extrême droite » et a regretté « l’instrumentalisation du vote catholique à des fins politiques ». Lors de sa prochaine visite en France du 25 au 28 septembre, Léon XIV devrait encore se positionner en faveur de l’accueil des réfugiés. Ses paroles et ses actes seront scrutés. La veillée prévue à Saint-Denis — ville multiculturelle dirigée par Bally Bagayoko, cible privilégiée de l’extrême droite —, agit comme un symbole, autant que l’étape programmée à Metz où il va rendre hommage à Robert Schuman (1886-1963).
Ce démocrate-chrétien, père fondateur de l’Europe, a été déclaré vénérable en 2021 par le pape François pour son œuvre de réconciliation des peuples après la Seconde Guerre mondiale. Honni par les souverainistes, il offre, au-delà des débats sur l’Union européenne, « un témoignage précieux montrant que la haine n’a pas le dernier mot, mais qu’au contraire les ennemis d’hier peuvent devenir frères. Ce message de paix rejoint l’appel du Saint-Père à “une paix désarmée et désarmante” au cœur de notre monde divisé », comme l’a développé l’évêque de Metz.
Mains tendues
Le rapport de Léon XIV avec l’extrême droite française est à l’image de la relation contrariée que cette dernière entretient historiquement avec le Vatican. Point principal de discorde, le Concile Vatican II (1962), une modernisation de l’Église à laquelle ses détracteurs opposent « l’Église de toujours », celle organisée par le Concile de Trente (1545-1563). En 2025, lors du conclave, les conservateurs et les traditionnalistes français ne faisaient pas de mystère de leur préférence pour Robert Sarah. Invité privilégié des médias de Bolloré, Sarah partage une même aversion pour Vatican II et pour le multiculturalisme qui mènerait à la disparition de l’Occident.
La première année de pontificat de Léon XIV a été marquée par des mesures de « générosité » envers les secteurs réactionnaires français. La messe en latin, sans être officiellement reconnue, est laissée au critère de certains diocèses. La nomination du cardinal Sarah comme envoyé spécial pour le 400e anniversaire des apparitions de Saint-Anne a été reçue comme un signal positif. Tout comme la réception à Rome de la très conservatrice Fondation Jérôme Lejeune, spécialiste de la trisomie 21 et impliquée dans le combat politique, ou encore celle de Marion Maréchal, venue, avec son groupe Conservateurs et réformistes européens, « défendre les racines chrétiennes de l’Europe ». Les positions fermes de Léon sur la protection de la vie ont été appréciées et son ton est jugé plus conciliant que celui de François. Mais certaines plaies sont dures à refermer.
De nouveaux ennemis
En 2025, la visite du pape en Algérie, au Sanctuaire des Martyrs de la guerre d’indépendance, a froissé les nostalgiques de l’Algérie française, encore très actifs. D’autre part, la prière qu’il a réalisée conjointement avec l’imam de la Grande Mosquée d’Alger a été considérée comme une hérésie par les traditionnalistes, qui prônent l’exclusivisme religieux.
Actuellement, l’ordination des évêques de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X (FSSPX) sans mandat papal ravive les tensions. La congrégation fondée par Marcel Lefebvre en opposition à Vatican II est une compagnonne de longue route de l’extrême droite française et du Front National. La proximité de Lefebvre avec les théories de Charles Maurras et de l’école contre-révolutionnaire française, comme la Cité catholique, ont jeté les bases d’un mouvement antimoderniste qui a dépassé les frontières nationales.
Le regain de religiosité actuel en France est en partie dû à une résurgence de ce réseau de conservateurs et de traditionnalistes qui dépasse aujourd’hui le cadre de la FSSPX et qui s’est restructuré organiquement à partir la Manif pour tous. Un écosystème hétérogène — composé d’organisations, de partis, de médias, de diocèses, dont la plupart sont restés fidèles à Rome — qui revendique unanimement les théories développées au siècle dernier en les employant contre leurs nouveaux ennemis : « l’idéologie du genre » et le « wokisme ».
La récente consécration des évêques de la FSSPX est symptomatique d’un nouveau rapport de force opposant traditionnalistes et modernistes. Officiellement, Léon XIV a répondu avec fermeté aux schismatiques de la FSSPX : « Ils refusent de reconnaître des fondamentaux de l’Église en commençant par ceux aillant trait à Vatican II. C’est leur choix. J’en suis désolé, mais nous devons avancer. » La visite en France du pape est le nouveau chapitre d’un conflit ancien. En dépit de ce que beaucoup tenteront de faire croire, il s’agit bien de deux visions de l’Église qui s’affrontent.
Cet article est tiré du dixième numéro du Cri. Pour découvrir notre magazine, plus d’hésitation, abonnez-vous !





