Augustin Trapenard : « Je vais au moins trois fois par semaine dans une église. »

C’est l’un des journalistes littéraires français les plus connus. Le présentateur de « La Grande Librairie », sur France 5, nous a donné rendez-vous dans un bistrot parisien où il est un habitué. Sensible, pesant chaque mot, « Gus », le quadragénaire aux yeux bleus, s’est livré au « Cri » sur son enfance bourgeoise et catholique, l’exclusion qu’il a subie, la littérature comme refuge et son retour tardif à la foi.

Photo de Kamil Zihnioglu pour "Le Cri"

« Le Cri » : L’un de vos (nombreux) tatouages est un verset biblique. Pouvez-vous nous en parler ?

C’est un verset de l’Évangile de Matthieu sur la fin des temps: «Le ciel et la terre passeront, mes paroles ne passeront pas» (Matthieu 24:35). Ce verset résonne dans le monde intranquille avec lequel nous devons tous et toutes composer. Fernando Pessoa, quand il parle d’«intranquillité», évoque un état permanent, un état de soi et un état du monde. C’est l’idée que nous ne sommes jamais assis, mais en perpétuel déplacement. Et c’est ainsi que j’appelle mon inquiétude, la mienne comme celle d’autrui, et celle du monde tout entier : l’intranquillité. Elle va de pair, chez moi, avec une recherche quasi obsessionnelle de la constance. Je la trouve, par éclats, dans l’art, dans la lecture et dans ce lieu si paisible et permanent qu’est l’église.

Au fond, je suis très catholique, mais j’ai un rapport étrangement protestant au monde. Je suis un lecteur de Paul Ricœur, qui a justement une philosophie de la constance. Pour lui, le sens d’une vie a quelque chose à voir avec la permanence dans le temps. À noter que j’ai eu nombre d’expériences hallucinatoires dans ma vie —dont une, il y a quelques années, avec une chamane qui m’a fait voir une forme de permanence de la lumière!

Dans quel milieu avez-vous grandi ?

J’ai été élevé dans un milieu très bourgeois et très catholique. Je vivais avec mes parents, mes deux frères et ma petite sœur dans une banlieue parisienne cossue, à La Celle-Saint-Cloud, dans une communauté qui ressemble un peu à celle de la série Desperate Housewives! C’étaient de petits pavillons dans un domaine privé qui s’appelait Saint-François-d’Assise où les gens étaient tous les mêmes — par la grâce de la reproduction sociale — et où je me suis très vite senti exclu. Je crois que c’était essentiellement lié à mon homosexualité. Je suis né en 1979 et durant toute mon enfance, l’homosexualité n’existait pas.

J’ai fait mon école primaire, mon collège et mon lycée sans personne d’out autour de moi. C’est seulement dans une cartographie de la clandestinité homosexuelle, qui allait du jardin des Tuileries à Paris jusqu’aux fameuses pissotières, que j’ai pu vivre, marginalement, cette identité. Pour autant, j’ai eu la chance d’avoir des parents extrêmement aimants. L’exclusion dont je parle est plutôt systémique. Dans le monde dans lequel j’évoluais, l’homosexualité était un crime, un péché et une maladie. Quand, vers l’âge de 20 ans, ma mère m’a fortement conseillé d’aller voir une psy, cette dernière m’a dit dès la deuxième séance : « Vous êtes bien d’accord qu’on ne peut pas régler votre homosexualité, que ce problème n’est pas le vôtre mais celui de vos parents ? » À l’époque, j’avais complètement rejeté la religion catholique. Il a fallu attendre très longtemps, à l’approche de mes 40 ans, pour que je retrouve la foi.

La littérature vous a-t-elle sauvé de cette exclusion ?

Elle a très vite été un réservoir de représentations auxquelles je n’avais pas accès autrement. Elle a été une boussole, mais aussi une béquille. Je me suis réfugié dans les livres de façon frénétique et presque malade. C’est devenu une sorte de névrose obsessionnelle, au point d’inquiéter mes parents, quand bien même la lecture était très valorisée dans ma famille, mon éducation, ma classe sociale. La découverte, vers 13-14 ans, de Notre-Dame-des-Fleurs de Jean Genet a été pour moi une déflagration. Soudain, il devenait possible d’exister, d’être un marginal, un criminel, un malade — puisque c’était ça, pour moi, l’homosexualité. La question du salut est fondamentale chez Jean Genet : la possibilité d’un autre sacré, d’élever ces marginaux au statut de saints. C’est peut-être pour cela que son œuvre m’a tant parlé.

Par la suite, j’ai trouvé d’autres références et représentations plus justes, chez Edmund White ou Monique Wittig, par exemple. Mon grand-père, extrêmement curieux, un peu dandy sur les bords, possédait une maison en Auvergne où il y avait des milliers de livres. C’est dans sa bibliothèque que j’ai découvert Genet et nombre de livres qui ont changé ma vie. Je me souviens lui avoir fait la promesse, petit, de lire tous les livres du monde — promesse que je n’ai évidemment pas tenue et que personne ne tiendra jamais.

Quels sont les livres qui vous ont fait pleurer ?

Je ne pleure pas beaucoup dans la vie. En revanche, je pleure énormément devant les œuvres d’art. Il m’est arrivé très souvent de pleurer au musée, au cinéma, au théâtre, devant des comédies musicales… J’ai vu dix-sept fois Les Misérables à Londres ; à chaque fois, je me mets à pleurer. J’y suis même allé, un temps, avec mon petit ami de l’époque, simplement pour pleurer. La littérature, c’est vrai, m’a provoqué beaucoup de larmes. Notamment face à la beauté. C’est quelque chose qui peut littéralement me fracasser. À dire vrai, je pleure moins en lisant une expérience dramatique ou violente que devant un moment de contemplation ou de beauté.

J’ai beaucoup pleuré en lisant Les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë, par exemple, ou les romans de William Faulkner. Je me souviens notamment d’une scène absolument bouleversante dans Le Bruit et la Fureur et du monologue de Quentin. Ce jeune homme, qui va dans une grande université, se souvient des mots de son père au moment où il lui avait offert une montre : « Je te donne cette montre non pas pour que tu te souviennes du temps, mais bien pour que tu l’oublies maintenant, puis pour un moment, et pour que tu ne perdes pas ton temps à tenter de le conquérir. » Cette citation est elle aussi tatouée sur mon bras.

Pouvez-vous en dire un peu plus sur votre retour à la foi, il y a une dizaine d’années ?

Je vivais une dépression très sévère. Je peux le dire, j’étais addict. J’étais perdu psychologiquement, physiquement, tout en travaillant beaucoup et en ayant une vie publique. J’avais du mal à me lever, je ne trouvais pas d’issue. Je suis allé voir des psychiatres, j’ai été médicamenté. J’ai essayé de m’en sortir, de me réinventer, mais le seul moment où je me sentais revivre, c’était quand je marchais. Et je me suis mis à marcher frénétiquement dans la ville. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à écrire mes émissions en marchant, et d’ailleurs je le fais toujours. Machinalement, parce que j’aime la beauté, je suis entré dans les églises et je me suis mis à y rester, toujours un peu plus longtemps : une heure, deux heures… Je me suis rendu compte que ces réflexions, ces moments de contemplation, de méditation, c’était de la prière.

Encore aujourd’hui, je vais au moins trois fois par semaine dans une église. C’est pour moi le lieu privilégié de la vie intérieure. À l’époque, je me suis mis à relire la Bible, intégralement, dans l’ordre, en un an. J’ai toujours la Bible de Jérusalem sur ma table de chevet. Mais j’ai encore du mal à aller à la messe. Autant la parole et la constance du sacré me parlent, autant je doute toujours de l’homme. Je pense que j’ai été un peu traumatisé par l’institution. Je me souviens, petit, d’avoir dit à un prêtre que mon texte préféré, c’était le Cantique des cantiques.

Il m’avait répondu que c’était le moins catholique de tous les textes, ce qui, pour moi, était une aberration. Il en venait à faire une hiérarchie de ce qui était catholique ou pas. Je me méfie toujours des gens qui nous servent une lecture monolithique d’un texte, qu’il s’agisse de la Bible ou d’autre chose, d’ailleurs. Pour moi, c’est un contresens. La Bible regorge de contradictions, de tensions et d’ambiguïtés, de rigueur et de légèreté, d’austérité et de sensualité, de justice et d’injustice, de violences et d’amour. J’ai l’impression que ces lectures figées sont autant de trahisons vis-à-vis du texte sacré, mais aussi vis-à-vis de l’acte même de la lecture. Quand on lit, on est de fait confronté à une autre pensée que la nôtre. On doute.

Vous avez confié avoir subi des violences sexuelles quand vous étiez enfant. Quelles ressources vous ont aidé à surmonter ce traumatisme ?

Je pense que c’est clairement l’une des raisons pour lesquelles je suis « fucked up », comme on dit ! J’avais entre 5 et 8 ans. Aujourd’hui, à 47 ans, j’y pense encore plusieurs fois par jour. Ma recherche infinie de constance a sans doute quelque chose à voir avec ça. L’idée de remédier à l’intranquillité, de trouver un sens à ce qui n’en a pas, de tenter de cicatriser des blessures qui ne se referment jamais. Le recueillement et la foi m’ont beaucoup aidé en me donnant précisément un sens, une constance et une visée : la possibilité d’autre chose, peut-être de la paix.

Propos recueillis par Timothée de Rauglaudre.


Cet article est tiré du dixième numéro du Cri. Pour découvrir notre magazine, plus d’hésitation, abonnez-vous !

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