Quel monde laisserons-nous à Ibrahima ? : l’édito du n°10

Les enfants sont les premières victimes du monde fou que nous bâtissons. Mais ils sont aussi notre chance, en venant porter un regard neuf sur nos mondes inégalitaires et inadaptés. Au Cri, on laisserait volontiers les enfants renverser les voitures pour faire place aux draisiennes et aux cris de joie.

 

« Pour quelle mission spéciale des parents pourraient-ils envoyer leurs enfants loin de chez eux ? » Animatrice pour un public d’enfants issus de parcours migratoires compliqués, qui ont quitté leur hôtel social le temps de vivre une semaine dans un camp scout, je pose une question a priori légère, ouverte à toutes leurs fantaisies. « Construire une vie plus heureuse que celle de leurs parents ! », s’écrie Ibrahima avec enthousiasme, sans se rendre compte qu’il vient de me ramener violemment sur terre.

Quel monde laisserons-nous à Ibrahima ? Au sortir d’un été de feu, la question n’a jamais paru aussi dépassée : le monde nous brûle déjà la peau. Mais si nous avons grandement compromis l’avenir des enfants, rien ne nous empêche de nous battre pour rendre leur présent plus vivable. Car les enfants ne sont pas que des adultes en devenir, et l’enfance n’est pas une salle d’attente avant d’entamer les choses sérieuses. « Trop petit pour me prendre au sérieux », mais « assez grand pour affronter la vie », chantait Jacques Higelin, abusé sexuellement au cours de son enfance.

Les enfants sont les premières victimes du monde fou que nous bâtissons. Dominés par les adultes, ils subissent un continuum de violence — bien décrit par le collectif Enfantiste — allant des humiliations les plus ordinaires aux agressions sexuelles les plus destructrices. Les affaires Bétharram et Lyhanna auront montré qu’au-delà des agresseurs, tout un système institutionnel permettait leur immunité, et donc la perpétuation de ces violences. La sécurité comme l’épanouissement d’un enfant n’est pas qu’une affaire de parents ou d’institutions scolaires.

Le devoir de garantir aux enfants le droit d’être protégés, d’avoir accès à l’éducation et aux loisirs, est collective. Elle est l’affaire de l’État, qui doit protéger les enfants et leur permettre d’être soignés et accompagnés. Elle est l’affaire de tous les adultes, qui doivent apparaître comme des repères pour permettre aux enfants de gagner en autonomie tout en étant en sécurité.

Exclus d’espaces publics dominés par les adultes, les enfants sont une marge. Et même si Ibrahima nous rappelle qu’on n’a pas tous eu la même enfance, cette dernière reste une expérience commune à toute l’humanité. Et pourtant, l’enfance continue de nous mettre face « à d’autres manières d’exister, de penser, de se mouvoir, de se lier au monde ; et malgré tous les efforts déployés par les adultes pour contenir, maintenir et retenir les enfants, quelque chose résiste et transgresse dans l’enfance même », souligne Clémentine Beauvais dans son livre L’Enfance, qu’est-ce que ça change ? (Labor et Fides).

L’enfance est peut-être notre chance. Se mettre à leur hauteur nous permet de porter un regard neuf sur les mondes inégalitaires et inadaptés que nous construisons. Et d’en imaginer d’autres. Au Cri, on laisserait volontiers les enfants renverser les voitures pour faire place aux draisiennes et aux cris de joie. Car les enfants sont « trop petits pour être malheureux », chante encore Higelin.
Et les grands aussi.


Cet article est tiré du dixième numéro du Cri. Pour découvrir notre magazine, plus d’hésitation, abonnez-vous !

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