Une enluminure polycopiée, une musique minimaliste qui transcende l’amphi de la fac, et une signature… Aurélie Sfez a 18 ans quand elle est foudroyée par Hildegarde de Bingen, qu’elle découvre lors d’un cours d’histoire de la musique du Moyen Âge. « Pour l’étudiante en musicologie que j’étais, Hildegarde, qui est la première femme à signer ses partitions, cochait toutes les cases : une femme forte, une musicienne, une artiste totale… raconte celle qui réalisera, une vingtaine d’année plus tard, le podcast Hildegarde de Bingen, génie cosmique (France Culture, 2024). Je me suis dit que j’avais trouvé mon héroïne. »
La sainte a également inspiré l’auteur Henry, qui a trouvé en elle la protagoniste de son roman Hildegarde (La Volte, 2018). Au tout début des années 2010, quand il a commencé à travailler sur son livre — qui déploie une merveilleuse fresque moyenâgeuse autour de l’abbesse allemande — « personne ne voyait de qui je parlais », se souvient l’écrivain. Mais lorsqu’il est sorti, le roman de Léo Henry a séduit un large public : « Mon roman a été aussi bien accueilli à la Procure qu’à la libraire féministes Violette & Co. » C’est que la popularité de l’abbesse allemande grimpait à mesure qu’il écrivait son intrigue. Notamment parce que, à ce moment-là, le mouvement de retour à la nature lancé en Allemagne dans les années 1980 gagne du terrain en France. Hildegarde est alors consacrée officieusement « sainte patronne des Birkenstock » et des naturopathes, et se décline en tisanes, en huiles essentielles et en livres de recettes. Le pape allemand Benoît XVI n’est pas insensible à la popularité de cette visionnaire germanique. « En 2012, il surfe sur la vague et la canonise, puis la proclame docteure de l’Église. Un titre auquel seules quatre femmes ont été élevées », rappelle la bénédictine Claire Cachia, théologienne et autrice de Sois ton corps, sois ton cœur. Devenir humain avec Hildegarde de Bingen (Cerf, 2026).
Trouble dans le sens
Femme d’autorité, Hildegarde a pris la décision de fonder une communauté en non-mixité pour protéger ses sœurs des abus sexuels. Suffisamment culottée pour signer ses propres textes et pour faire la morale aux grands de son époque, Hildegarde est aujourd’hui volontiers investie d’une aura écoféministe, voir queer — selon qu’on voit dans sa relation avec l’une de ses plus jeunes sœurs, Richardis, une histoire passionnée, d’amour ou d’amitié. Mais si la redécouverte d’Hildegarde permet d’enrichir notre lacunaire histoire des femmes, « attention à ne pas plaquer sur elle nos concepts contemporains, notamment en termes de place des femmes », met en garde Claire Cachia. Car contrairement à la figure progressiste qu’on peut projeter sur elle, « Hildegarde est plutôt conservatrice », rappelle la théologienne. Réticente à la scolastique, l’innovation théologique de son époque, l’abbesse est également très fermée à toute idée de mixité sociale, en particulier dans son couvent, détaille la journaliste Aurélie Sfez. « Elle n’hésite pas non plus à prêcher violemment contre l’hérésie cathare », complète Léo Henry. Loin de nos fantasmes, Hildegarde « reste une personnalité complexe, ancrée dans le XIIe siècle ».
C’est précisément parce que son histoire est ancienne qu’elle est facile à réinvestir aujourd’hui. « Comme on a très peu de figures de femmes de sa trempe au Moyen Âge, il est tentant de projeter sur elle nos désirs », avance le romancier. De sa mort jusqu’à nos jours, Hildegarde ne cesse en effet de réapparaître, « à chaque fois sous un nouvel avatar », décrit Léo Henry. « Au XIXe siècle, l’abbesse rhénane incarnait une figure importante de la germanité dans une Allemagne qui cherchait à se penser comme une nation. Au XXe siècle, toujours par nationalisme, elle est investie par les nazis. »
Aujourd’hui, le génie d’Hildegarde nous atteint tout autrement. « Hildegarde est une guérisseuse et on a besoin d’elle parce que notre époque, notre planète et nos esprits sont malades », avance Aurélie Sfez. N’en déplaise au vaste marché de produits dérivés marketés au nom de la sainte, les soins de cette dernière ne peuvent être réduits à sa science des plantes, qui n’est finalement qu’« un compendium de la médecine du XIIe siècle », souligne Claire Cachia.
Angle mort de la théologie
Son œuvre théologique, en revanche, qui s’exprime par la retranscription de ses visions mystiques, « est bien plus originale, et pourtant, beaucoup moins explorée », selon la théologienne. Non sans raisons : Hildegarde, est « difficile d’accès », justifie la bénédictine, qui s’est frottée aux écrits de la sainte, traduits de manière incomplète en français. Une fois les difficultés de traduction passées, il reste que « ses livres, plein d’images et de mondes merveilleux, de digressions médicinales, de représentations médiévales et apocalyptiques, et d’une langue imaginaire, sont déroutants pour nos esprits d’aujourd’hui ».
Aussi Claire Cachia a-t-elle pensé son livre comme une introduction à la pensée d’Hildegarde. Opaque à la première lecture, l’abbesse développe une théologie salutaire autour de l’Église, du verbe de Dieu, et surtout du récit de la Création. « Chez Hildegarde, le rapport à la nature et au cosmos est une préoccupation omniprésente, qui vient panser un angle mort de la théologie contemporaine. » Alors que nous prenons aujourd’hui violemment conscience que nous faisons partie du cosmos, Hildegarde nous vient en aide pour penser notre relation au monde. Reste à savoir la décoder.
Cet article est tiré du dixième numéro du Cri. Pour découvrir notre magazine, plus d’hésitation, abonnez-vous !





