Seigneur et Christ sont les deux titres, souvent conjoints, que les proches de Jésus lui donnent, par exemple dans le discours de Pierre prononcé après la Pentecôte (Actes 2, 36). Le premier signifie la souveraineté sur toute réalité, à l’image de celle des rois, et le second, la qualité de messie, c’est-à-dire de libérateur promis, souvent compris au temps de Jésus comme étant lui aussi un roi temporel. Pour les juifs, ses contemporains, ce roi est de la descendance de David, car il vient restaurer l’indépendance et la fierté d’Israël. De fait, le message principal de la prédication de Jésus est la réalisation de l’événement messianique tant attendu : le Royaume, appelé « Royaume des cieux » dans l’Évangile de Matthieu, « règne de Dieu », dans celui de Marc.
Ce vocabulaire nous semble d’un autre temps. Mais ce qu’il recouvre reste de grande portée, si l’on pense à un ordre politique dont le principe autant que le garant serait Dieu lui-même. C’est-à-dire, non l’autorité arbitraire d’un être tout-puissant, mais la sagesse omniprésente et agissante, le bien en tant que tel qui ne veut qu’une chose : la justice entre les hommes, la justice entre les hommes et le reste des vivants.
Quand on lit les Évangiles, deux constats s’imposent : il est tout d’abord question continûment du Royaume. Sa venue, Jésus la proclame et s’y réfère sans cesse. Ensuite, il refuse presque jusqu’à la fin de son parcours de se laisser appeler Christ ou Seigneur. Une seule explication à cela : l’essentiel pour lui n’est pas la reconnaissance de ce qu’il est, et la fascination-vénération à laquelle cela peut conduire, mais ce qu’il révèle tant par ses paroles que par ses actes — la transformation radicale des réalités mondaines jusque-là dominées par l’injustice, le mensonge, le mal.
Victoire de la justice
Redisons-le, le Royaume, et c’est au cœur de sa réticence à être considéré comme le Messie, n’est pas un royaume terrestre, mais la victoire toute spirituelle, néanmoins extrêmement tangible, de la justice. Les Béatitudes énoncées en saint Matthieu et saint Luc en expriment la dimension proprement surprenante et paradoxale, comme le dit cette parole de Jésus adressée à un groupe de pharisiens, en traduction littérale : « Si c’est par l’Esprit de Dieu que moi je jette dehors les démons, alors le règne de Dieu est arrivé sur vous. » (Matthieu, 12, 28) Double surprise : le mal est expulsé chez certains, le bien tombe sur tous, y compris ceux qui se croyaient déjà bons. Heureux donc, les pauvres, les persécutés et les artisans de justice, le Royaume désormais leur appartient. Le plus surprenant, bien sûr, est que Jésus effectue ce qu’il annonce. Il l’effectue le premier, en offrant sa réalité à tous ceux qui en reçoivent le sens inouï, et la possibilité de le réaliser eux-mêmes chez ceux qui le suivent.
L’espérance n’est pas une consolation
Qu’est-il donc, en effet, l’Esprit de Dieu, l’Esprit des Béatitudes spécifiant le Royaume ? Il est la germination dans le cœur des hommes de cette semence divine qu’est le sens du bien. Nécessairement, le bien n’est le bien que s’il est celui de tous. Il implique par conséquent la dépossession de soi, l’abandon de toute prétention à dominer quiconque, l’attention aux démunis et aux victimes d’injustices. Alors, le Royaume est-il pour demain ? Vérifier, expérimenter l’effet immédiatement heureux et libérateur de cette dépossession, apporte un franc démenti aux interprétations selon lesquelles le Royaume devrait se réaliser dans le futur, si imminent soit-il, ou dans un monde d’après. Jésus, en annonçant le Royaume, ne parle pas de promesse, et s’il est question d’avenir, il faut l’entendre non comme futur, mais comme l’ouverture du temps, à sa transformation ici et maintenant. Seul ce qui se tient pleinement dans le présent a de l’avenir. Et l’espérance chrétienne n’a jamais été une projection imaginaire ou une attente consolante, mais une confiance, un abandon plein d’assurance.
Le Royaume est au présent. Il vient au présent, devrait-on dire, pour exprimer sa dimension réellement agissante dans le temps des humains, alors même qu’il demeure inaccompli, puisqu’il devient. Cette dimension proprement transformante du Royaume invite à rapprocher ce mot d’un mot étranger à la Bible mais qui rend compte parfaitement de ce dont il s’agit : révolution. Le Royaume n’est-il pas bouleversement des logiques du monde, remise en question des pouvoirs ? S’il convertit les cœurs, « il renverse les puissants, élève les humbles, comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides » (Luc 1, 52-53). Son geste, comme le dit si fortement ce passage de l’évangile, ne reste pas dans le secret des consciences et des libertés individuelles, il s’étend aux données politiques, sociales, économiques, sans lesquelles la justice ne peut se faire.
« Il ne suffit (donc) pas de dire Seigneur, Seigneur ! pour entrer dans le Royaume » (Matthieu 7, 21), ni de reconnaître que Jésus est le Christ pour être chrétien. Il faut se tenir prêt pour l’événement révolutionnaire qu’est son œuvre, pas seulement pour l’accueillir et l’admirer, mais pour y contribuer chaque jour, sans relâche.





