Dolly, Jésus et nous 

Derrière les strass, Dolly Parton a adopté toute sa vie un principe de solidarité radicale. Star populaire et icône queer, elle aura rassemblé une Amérique profondément divisée. Morte à 80 ans le 25 août dernier, « sainte Dolly » nous apprend à combattre l’injustice sans renoncer à aimer.

Dan Hernandez / AP / SIPA

Depuis le 25 août, le monde entier pleure « sainte Dolly ». Dolly ? Mais oui, Dolly Parton, immense star de la country américaine, compositrice de « Jolene » et de « I Will Always Love You ». Dolly, trésor national, adulée par des millions d’Américains qui (par ailleurs) se détestent cordialement. Comment cette pin-up aux faux seins XXL, perruques XXL et faux ongles XXL est-elle devenue une icône quasi sanctifiée ? 

Peut-être — précisément — parce que Dolly est une femme libre, qui ne s’embarrasse pas de s’adapter aux désirs de son temps. Déterminée depuis l’enfance à mener sa carrière à sa façon, elle a construit sa liberté contre tous les codes — y compris ceux, très stricts, du Sud chrétien et conservateur qui l’a vue naître. Sous ces atours de pacotille, on découvre pourtant une businesswoman acérée : plus de 100 millions de disques vendus, 3 000 chansons, 11 Grammy Awards, un empire financier chiffré à 450 millions de dollars. Mais Dolly pousse l’artifice jusqu’à en faire une épreuve : seuls ceux qui regardent au-delà des (tonnes de) strass verront la femme redoutablement intelligente qui se cache derrière. « It costs a lot of money to look this cheap ! », disait-elle. Ces contradictions, Dolly les cultive plutôt qu’elle ne les résout. Chrétienne fervente, mariée au même homme pendant près de soixante ans… elle fait aussi la une de Playboy. Et, avec l’argent, même logique : ce ne sont pas tant ses succès commerciaux que ce qu’elle choisit d’en faire qui expliquent l’affection immense qu’elle suscite. 

Solidarité radicale 

En 2016, lorsque des incendies ravagent son Tennessee natal, elle crée en quelques jours le fonds d’aide d’urgence « My People Fund » : 1 000 dollars versés chaque mois, pendant six mois, aux familles ayant perdu leur maison, sans condition de ressources. Près de dix millions de dollars seront distribués. Bien décidée à venger son père analphabète, elle crée aussi le programme Imagination Library, qui a envoyé gratuitement plus de 300 millions de livres aux enfants du monde entier. Cette forme de solidarité radicale nous rappelle — s’il fallait encore en douter — que, si les ultra-riches ne redistribuent pas davantage, c’est un choix conscient, délibéré. L’action directe en faveur des plus pauvres est devenue sa marque de fabrique (cela vous rappelle-t-il quelqu’un ?), sans doute parce qu’elle sait dans sa chair ce que signifie grandir là où l’État abandonne les siens. Quatrième d’une fratrie de douze enfants, elle grandit dans une bicoque de deux pièces sans eau courante. Pour les habitants des Appalaches, insultés depuis toujours, Dolly devient la figure d’une revanche collective, un doigt d’honneur à tous ceux qui doutent que les ploucs aient quoi que ce soit à offrir. Comme Nathanaël demandant, « De Nazareth, peut-il sortir quelque chose de bon ? » (Jean 1:46), ils ont leur réponse : « Heck yes. » 

Le tout, sans répondre par la haine au mépris. Car sainte Dolly aime, radicalement, son prochain — peu importe ses opinions, son vote, sa sexualité. Sa musique s’adresse aussi bien aux femmes des années 1970 qui refusent de se faire marcher dessus, qu’aux classes populaires qui cherchent un peu de joie sur le chemin de l’usine. La chanson « 9 to 5 » parle des travailleuses exploitées par le capitalisme et leur patron sexiste ; « Down From Dover », des mères célibataires rejetées ; « Deportee », de travailleurs agricoles mexicains morts dans l’indifférence générale. Dans une industrie country très conservatrice, elle assume des positions que d’autres qualifieraient de progressistes, mais qui pour elle relèvent simplement de l’amour et du bon sens. Elle défend bec et (très longs) ongles la communauté queer, revendiquant son statut d’icône gay et affirmant (avec beaucoup d’humour) son soutien au mariage pour tous. Lorsqu’on la questionne sur les lois visant à interdire aux personnes trans l’accès aux toilettes correspondant à leur genre, elle lance : « I just know if I have to pee, I’m gonna pee ! » 

La sommation de l’amour 

Difficile de ne pas penser au Christ, qui dîne avec les publicains, fréquente les pécheresses et se laisse approcher par ceux que les gens convenables jugent infréquentables. Non parce qu’il n’a aucune idée du bien et du mal, mais parce qu’aimer quelqu’un et être d’accord avec lui sont deux choses différentes. Comme lui, Dolly n’a que faire des querelles partisanes. Elle ne se laisse jamais enfermer dans un parti ou une ligne politique : ses valeurs de tolérance radicale, d’amour inconditionnel et de solidarité ne viennent pas d’une doctrine politique, mais d’une manière très concrète d’habiter le monde. 

Reste une limite : la charité, même radicale, ne remplace pas la justice. Si le Christ dîne avec les pécheurs, il est aussi celui qui renverse les tables des marchands du Temple et qui ne cessera d’appeler à la révolution de nos cœurs et de nos systèmes. Dolly, elle, a passé sa vie à combler les trous laissés par un État défaillant… sans jamais véritablement nommer les responsables des dégâts qu’elle réparait. Comme le Christ, Dolly nous tend finalement un miroir. Celui-ci nous rappelle que, pour faire advenir le Royaume, nous devrons tenir des positions courageuses, parfois entrer en désaccord — voire en conflit profond — avec d’autres, sans jamais oublier que nous sommes malgré tout tenus d’aimer. ­Espérons que nous saurons nous organiser pour gagner les transformations structurelles qui nous permettront de ne plus dépendre de millionnaires au grand cœur — tout en gardant de Dolly cette conviction : on peut combattre sans relâche les systèmes, les politiques et les idéologies qui écrasent les gens, sans pour autant renoncer à l’humanité de ceux qui y prennent part. 

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