À l’origine, rien ne semblait disposer François, né en 1182 dans la petite ville italienne d’Assise, à devenir la figure religieuse populaire qu’il est encore aujourd’hui, partout dans le monde. Celui qui s’appelait à la naissance Giovanni di Pietro Bernardone est le fils d’un riche marchand de tissus — c’est d’ailleurs parce que ses affaires marchaient très bien en France que son père l’a rebaptisé Francesco, François. Il devient un jeune homme qui aime la fête, le luxe, fréquente la noblesse et se rêve chevalier.
C’est justement la guerre qui amorcera sa conversion. Alors qu’il se prépare au début de l’année 1205 à rejoindre l’armée de Gautier III de Brienne, comte champenois en guerre pour des terres en Italie, « il entendit, dans son demi-sommeil, une voix l’interroger sur l’identité du seigneur qu’il devait réellement suivre », détaille l’historien Sylvain Piron dans François et ses frères. Biographie collective de François d’Assise (La Tempête, 2026). Celui qui recherchait la richesse et la gloire comprend alors que « nul ne peut servir deux maîtres » (Matthieu, 6:24) et il choisit le Christ, multipliant les aumônes aux pauvres et aux malades de la lèpre au point d’être assigné en justice par son père, qui veut le déshériter. « La plupart des saints vivent une rupture, puisque la conversion est une rupture avec le monde qui nous entoure, notamment avec les biens matériels, avec la famille, pour constituer des familles spirituelles », nous rappelle Jacques Dalarun, historien médiéviste et codirecteur de l’ouvrage Le Manuscrit franciscain retrouvé (CNRS Éditions, 2021).
L’époux de « dame pauvreté »
Commence alors la vie du Poverello (petit pauvre), se consacrant à la prière et vivant de l’aumône, toujours dans la joie. François est rapidement rejoint par trois premiers compagnons, Bernard, Pierre et Gilles. « Après que le Seigneur m’eut envoyé des frères, […] le Très-Haut me révéla que je devais vivre selon la forme du saint Évangile », note-t-il dans son Testament. « François et ses compagnons veulent vivre une vie entièrement conforme aux Évangiles, qui leur demande d’être toujours en chemin, de n’avoir d’attache nulle part et nul endroit où poser leur tête, comme l’enseigne la phrase biblique “le Fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête” (Matthieu, 8:20), détaille Sylvain Piron. Il appelle également ses frères à faire ce que le Seigneur leur inspirera ; il veut un engagement évangélique dans lequel chacun conserve sa liberté. »
François et ses frères vont à la rencontre des foules pour les inviter à suivre le Christ, soignent les malades, vivent de la mendicité et refusent la possession du moindre bien. Un mode de vie « révolutionnaire », souligne Sylvain Piron : « Ce refus de l’argent est une contestation de l’économie monétaire qui se développe à l’époque ; François, fils de marchand, est très bien placé pour dénoncer l’économie monétaire qui pervertit les rapports individuels, comme le dira plus tard Simone Weil dans L’Enracinement, publié en 1949. » Alors que leur communauté se développe, les frères partent à Rome 1210 pour demander, et obtenir, l’approbation de leur règle de vie par le pape Innocent III. Enthousiasmée par les prêches du Poverello, Claire, noble d’Assise, décide de renoncer au monde et en 1212, elle fonde avec lui l’ordre des Pauvres Dames, ou Clarisses, qui attire de nombreuses femmes de la noblesse.
Saint patron des écologistes
L’amour fou de François pour Dieu ne s’incarne pas seulement dans son souci des autres : c’est toute la Création dont il chante les louanges. Celui qui prêchait aux oiseaux et qui a apprivoisé le loup d’Agubbio — un loup féroce qui terrorisait la ville et qu’il a réconcilié avec ses habitants — « considère que l’homme est au centre de la création, mais que toutes les créatures sont frères et sœurs puisqu’elles découlent d’un même père, Dieu, explique Jacques Dalarun. La création ayant été faite par Dieu pour l’homme, celui-ci est d’autant plus coupable lorsqu’il ne respecte pas les autres créatures ».
Dans son Cantique de frère Soleil, composé au début du XIIIe siècle, François loue Dieu pour « Frère Soleil », « Sœur Lune », « Frère Vent », « Sœur Eau ». En 2015, le pape François reprend les mots « Laudato si’ » (Loué sois-tu) — qui rythment le cantique — comme titre pour son encyclique « sur la sauvegarde de la maison commune ». C’est d’ailleurs en l’honneur du saint d’Assise qu’il a choisi ce nom, voyant en lui une figure d’humilité qui « nous enseigne le respect profond de toute la Création et de la protection de notre environnement que trop souvent, […] nous exploitons avec avidité, au détriment d’autrui », explique-t-il peu après son élection. Source d’inspiration au-delà même de l’Église, François d’Assise touche le réalisateur marxiste italien Pier Paolo Pasolini, qui lui consacre une partie de son film Des oiseaux, petits et gros (1966). Le cinéaste considérait d’ailleurs cette œuvre comme « le plus pauvre et le plus beau » de sa filmographie.
Le pauvre d’Assise décède le 3 octobre 1226. Huit cent ans après sa mort, il reste « un remède à un monde géré par le culte de l’individualité, l’argent, et l’indifférence aux autres », affirme Sylvain Piron, l’exemple même de celui qui a tout abandonné pour embrasser pleinement l’Évangile.
Cet article est tiré du dixième numéro du Cri. Pour découvrir notre magazine, plus d’hésitation, abonnez-vous !





