Contre l’euthanasie, la droite utilise des arguments de gauche

Attends, il est de droite, lui ? Regarder les parlementaires s’empoigner à propos de « l’aide à mourir », c’est souvent tiquer sur leur étiquette politique. Dans ce débat, la logique ne saute pas toujours aux yeux. 

Petit quiz. Qui a dit : « Est-ce qu’on est libre de ses choix quand on ne peut pas se payer les médicaments non remboursés ? Est-ce qu’on est libre quand on est grabataire, qu’on baigne dans sa sueur, ses urines, ses selles et que l’infirmière ne passe qu’une fois par jour ? » Réponse : pas un sociologue marxiste, mais bien le député Les Républicains Philippe Juvin, un copain de Bruno Retailleau, partisan de la ligne « pas d’activité, pas de RSA ». C’était en mai 2025, lors d’un premier vote à l’Assemblée nationale. 

C’est un fait : ceux qui combattent le droit à l’aide à mourir (la légalisation du suicide assisté avec exception d’euthanasie) usent souvent d’arguments de gauche. Sans jamais, ou presque, être de gauche. Ça parle conséquences d’un droit individuel sur le corps social. Ça s’indigne d’un système qui ne prend pour norme que les valides et les performants. Ça alerte sur le fait que la demande de mort « ne vient pas de nulle part », mais, au choix, du sentiment d’être un poids pour les autres ou d’un déficit d’accès aux soins, dans un système de santé à l’agonie. Mais ça vote aussi, le lendemain, pour la loi Duplomb ou contre l’aide médicale de l’État (AME). 

Comment comprendre l’incapacité de la gauche à « dézoomer » du cadre étroit de la liberté individuelle pour se préoccuper des effets d’une telle législation sur la société ? Par la peur de quitter le camp du progrès pour passer du côté réac de la force ? Pourtant, après tant d’heures de débat, elle ne peut ignorer que ses adversaires ont davantage, dans leur besace, que des arguments dogmatiques qui trahiraient leur servilité vis-à-vis du Vatican ! Des collectifs militants antivalidistes ont bien tenté d’alerter sur les risques d’eugénisme social. Mais rien à faire. À la gauche des deux hémicycles, on reste bloqué sur la nécessité de mourir « dans la dignité ». 

La dignité, entendez l’autonomie, la maîtrise de soi. Ça donne quand même l’impression que ce qui est indigne, c’est la dépendance. Terrible paradoxe que celui de ne plus solliciter l’aide d’autrui (sa « fraternité », martèle-t-on dans l’hémicycle) que pour se supprimer. 

Le problème des opposants de droite à l’euthanasie, ce n’est pas qu’ils manquent d’arguments, c’est qu’ils refusent de se confronter au pourquoi. Pourquoi la nécessité d’une « aide à mourir » s’est-elle à ce point imposée comme une évidence ? Cela ne dit-il vraiment rien d’autre qu’une sorte d’effondrement moral généralisé ? 

J’y vois plutôt la conséquence d’une fin de vie de plus en plus médicalisée : pour beaucoup, vivre intubé, nourri par sonde, ce n’est plus vivre. S’administrer (ou se faire administrer) la mort devient alors une manière de reprendre le contrôle sur une existence dont on a été comme dépossédé. Mais une autonomie qui vise à la suppression de soi peut-elle être libératrice ? 

Léna Papazian

Cet article est tiré du cinquième numéro du Cri, disponible ici. Pour découvrir notre magazine, plus d’hésitation, abonnez-vous !

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