Anne Soupa : « Ma joie ouvre un combat, elle déconstruit un ordre patriarcal injuste »

La théologienne de 78 ans se souvient du bonheur qu’elle a ressenti lorsque son combat féministe a été reconnu. Une joie murmurante, « tournée vers l’avenir ».

« C’était au printemps 2020. Je venais de téléphoner à l’AFP pour l’informer de ma candidature à l’archevêché de Lyon, en remplacement du cardinal Barbarin. La journaliste a aussitôt relayé. Dans les heures et les jours suivants, mon téléphone n’a pas arrêté de sonner. France 2 est venue dans mon village de montagne, mes voisins regardaient… Ce n’est pas le nonce, qui pourtant aurait dû me répondre, mais la société civile qui a réagi. Et le feu a pris dans la prairie. C’est là que la joie est apparue. J’avais enfin été entendue.

J’avais le cœur qui battait fort, une histoire s’écrivait d’un coup. J’avais comme l’impression d’être au début d’un roman à suspense, lorsqu’on est impatient de lire la suite. C’était une joie tournée vers l’avenir.

En fait, ma joie militante n’existe qu’en s’installant dans la durée, elle est incomplète. Car il faut reconnaître que, pour le moment, ma lutte est un échec. Il n’y a toujours pas de femme archevêque. Mais « un jour », si elle ne veut pas mourir, l’Église catholique devra faire place aux femmes. Et une place égale, fidèle à l’attitude de Jésus. Quand ? Je l’ignore, et peut-être ne le verrai-je jamais… Mais la joie de ce jour-là m’aimante, jusqu’à déjà m’habiter. Je suis obligée de la vivre au-delà de moi-même.

Mais je me pose la question, et je la pose assez franchement : est-ce de la joie ? C’est en tout cas une joie très particulière, une joie qui divise. Ce n’est pas la joie qui vous habite quand vous partez en vacances sur l’île de Santorin regarder le soleil se coucher sur la mer. Cette joie-là, elle est unanime. La mienne ouvre un combat, elle déconstruit un ordre patriarcal qu’elle considère comme injuste. C’est une joie teintée de peine. Lorsque j’ai reçu l’appel de l’AFP, j’ai d’abord été déchirée par la conscience que j’allais perturber, que j’allais casser la porcelaine. Et ce qui a soudain émergé devant cette porcelaine cassée, devant cet ordre contesté, c’est la joie que quelqu’un d’autre que moi avait validé mon geste.

Alors si le sentiment qui m’habite est empreint d’une certaine joie, aussi particulière soit-elle, ce n’est pas une joie tonitruante, plutôt le murmure d’un ruisseau chantant qui me guide et me répète : “Ma fille, tu n’as pas mal fait, certains y croient avec toi.” »

Une interview d’Anne Soupa par Jane Sebbar

Illustration de Séverine Scaglia


Cet article est tiré du troisième numéro du Cri. Pour découvrir notre magazine, plus d’hésitation, abonnez-vous !

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