Rachel Keke : « Si, en 2027, Dieu n’agit toujours pas, je vais me fâcher avec lui !  »

Après avoir incarné la lutte des femmes de chambre de l’hôtel Ibis Batignolles, puis avoir siégé comme députée du Val-de-Marne de 2022 à 2024, Rachel Keke est revenue à une vie faite d’incertitudes professionnelles. À 52 ans, la première femme de chambre élue à l’Assemblée nationale raconte pourquoi elle a quitté l’Église catholique, avant d’y revenir grâce au chant, et comment ses convictions éclairent son combat pour la dignité des travailleurs.

Photo de Mahka Eslami pour "Le Cri".

« Le Cri » : Nous sommes dans le parc de l’église Sainte-Colombe, face au centre d’accueil Spiritain à Chevilly-Larue (94), où vous êtes désormais conseillère municipale. Pourquoi avez-vous choisi ce lieu pour notre entretien et que représente cette paroisse pour vous ? 

Rachel Keke : Nous avons quitté Villeneuve-Saint-Georges pour nous installer, mes enfants et moi, à Chevilly-Larue en 2017. À l’époque, je fréquentais une église évangélique et je ne connaissais pas Sainte-Colombe. En Côte d’Ivoire, j’avais grandi dans la religion catholique avec mes frères et sœurs. Nos parents nous emmenaient à la messe. Chez nous, si on n’allait pas à l’église le dimanche, on risquait d’être punis : mon père disait qu’on ne mangerait pas. J’ai été baptisée et confirmée. En Côte d’Ivoire, l’Église catholique est très vivante : il y a les chants, la chorale, beaucoup d’ambiance. Quand je suis arrivée en France, j’ai découvert des églises parfois presque vides. Les gens sont pressés. Cette absence de vie communautaire m’a vraiment déçue. C’est ce qui m’a amenée à accepter l’invitation d’une amie dans une église évangélique. Là, je retrouvais les chants de louange, l’adoration, cette joie qui me manquait. Plus tard, j’ai voulu intégrer une chorale et je suis tombée sur une amie qui chantait dans une chorale de gospel catholique Africa B, à Ville-d’Avray (92) : un ensemble composé de personnes originaires de nombreux pays africains. En rejoignant cette chorale, j’ai progressivement quitté l’Église évangélique pour revenir à l’Église catholique. Grâce à elle, je retrouvais enfin cette ambiance qui m’avait tant manqué. Tous les dimanches, je faisais le trajet du Val-de-Marne vers les Hauts-de-Seine, pour les répétitions et les messes. C’était loin, mais ça en valait la peine. 

Vous traversiez l’Île-de-France pour aller chanter ? 

Quand j’ai rejoint l’Église catholique, j’ai parfois eu le sentiment que certaines personnes restaient entre elles. Elles te regardent un peu bizarrement. Je me suis souvent demandé : « Est-ce vraiment Dieu qui nous rassemble ici ? » C’est aussi pour cela que des gens n’hésitent pas à faire une heure ou deux de trajet en RER pour rejoindre une autre paroisse. Ils préfèrent aller loin, mais se sentir accueillis, plutôt que d’aller dans une église où ils ont le sentiment de ne pas avoir leur place. Dans ma famille, il y a un pasteur. Avec sa femme, ils traversent parfois toute la région pour rejoindre leur communauté. Quand il y a des grèves de transports, des fidèles viennent les chercher en voiture, les ramènent à la gare ou les hébergent sur place. Certaines personnes dorment même près de leur église pour pouvoir assister au culte. Quand on cherche une église, on cherche avant tout un endroit où l’on se sent bien, où l’on a envie de prier, où il y a une ambiance, une communauté. C’est cela qui compte. Puis est arrivée la grève en 2019. Avec le rythme que nous avions, du lundi au samedi, je n’avais plus la force de traverser toute l’Île-de-France le dimanche pour répéter, j’étais épuisée. 

Selon Mediapart, vous avez été licenciée par votre ancien employeur. Quelle est aujourd’hui votre situation professionnelle ? 

Aujourd’hui, je n’ai plus d’emploi. Lorsque je suis partie faire campagne, mon contrat de travail avait simplement été suspendu. Nous nous étions mis d’accord avec mon employeur : si je perdais les élections, je reprendrais mon poste. C’était prévu dès le départ. Quand mon mandat s’est terminé en 2024, j’ai donc repris contact avec lui pour revenir travailler. Au début, il a un peu esquivé mes demandes de rendez-vous. Puis il a fini par me recevoir. J’ai tenté de reprendre le travail, mais mon employeur m’a affectée à plus de 46 km de mon domicile, violant ainsi le protocole signé à la suite de notre grève, qui interdit d’affecter les employées d’entretien à plus de 15 km de chez elles. J’ai refusé mon affectation. J’ai été licenciée. J’ai attaqué l’entreprise aux prud’hommes. Pour moi, c’est une sanction, une discrimination syndicale même. J’ai mené une lutte, j’ai défendu les salariées, et aujourd’hui je paie le prix de cet engagement. Je continue en revanche d’être invitée un peu partout pour intervenir dans des conférences et des débats. J’ai lancé une association en juin 2025 pour mettre en avant les métiers précaires, que j’ai appelée D’invisible à visible. Aujourd’hui, j’aimerais me former pour transmettre ce métier que je connais si bien. Je sais dans quelles conditions travaillent les femmes de chambre et je sais aussi que beaucoup ne sont pas suffisamment formées. J’aimerais leur transmettre les techniques du métier, l’utilisation des produits, les bonnes pratiques dans les hôtels. 

Avez-vous reçu des propositions de travail de la part de La France insoumise ou d’autres organisations politiques ? Avez-vous eu le sentiment d’avoir été sacrifiée ? 

Je ne suis jamais allée leur demander un poste ou une fonction. Beaucoup de gens me disent : « Ils auraient dû te proposer quelque chose. » Mais moi, je n’ai jamais vu les choses comme ça. Avant tout, je me considère comme une travailleuse. La politique n’est pas éternelle. Beaucoup de personnes étaient étonnées que je veuille retourner faire le ménage. Ça montre à quel point ce métier est méprisé. Si j’avais été professeure, personne n’aurait trouvé cela bizarre. Avant d’être gouvernante, j’ai été femme de chambre pendant seize ans. C’est ce métier qui m’a permis d’élever mes enfants. Et puis, quand on quitte la politique, on se rend compte que beaucoup de gens disparaissent. Quand on est au pouvoir, on est très entouré. Dès que ce n’est plus le cas, il ne reste plus grand monde. 

Votre foi vous a-t-elle aidée pendant la grève des femmes de chambre de l’hôtel Ibis Batignolles ? Quelle place occupe-t-elle dans votre vie quotidienne ? 

À vrai dire, j’ai d’abord mené ce combat moi-même. Je ne me suis jamais dit : « J’ai la foi, je prie, donc Dieu va descendre et mettre fin à cette souffrance au travail. » Je n’ai jamais attendu que les choses se règlent toutes seules. Je crois que la lutte va avec la foi. Ce n’est pas parce qu’on croit en Dieu qu’on doit rester assis en se disant : « Il va tout faire à ma place. » Beaucoup pensent comme ça. Moi, non. Il faut aussi agir, se battre. Avec le recul, je peux dire que Dieu m’a accompagnée dans ce combat et qu’il nous a aidées à gagner. Mais cette victoire, il a fallu aller la chercher. Ce combat n’a pas été facile. Pendant cette période, j’ai tout arrêté. Je ne priais plus. Je me suis dit : « Maintenant, que Dieu fasse ce qu’il veut. » Je n’allais plus à l’église. J’avais tout laissé tomber. 

Pendant la grève, aviez-vous l’impression que Dieu vous avait abandonnée ? 

Oui. J’étais découragée. Je me disais : « À quoi bon passer mon temps à prier ? » Pourtant, avant ça, j’étais une femme de prière. Je jeûnais beaucoup. Il m’arrivait de faire trois jours de jeûne sans manger ni boire. Je donnais beaucoup à l’Église. J’allais à la chorale, je chantais, je priais. Puis, à un moment, j’ai dit à Dieu : « Je suis fatiguée. J’arrête tout. » Plus de chorale, plus de messe, plus de prières. Pendant la grève, j’ai tout abandonné pour me consacrer entièrement au combat. Mes camarades de lutte, elles, continuaient à prier cinq fois par jour. Elles étaient majoritairement musulmanes. À l’heure de la prière, elles faisaient leurs ablutions, prenaient un pagne et s’installaient dans un coin. Cela agaçait énormément le directeur de l’hôtel Ibis Batignolles. Il ne supportait pas de les voir prier devant l’établissement. Finalement, il a fini par les laisser entrer pour qu’elles puissent prier à l’intérieur. 

Est-ce que vous pensez davantage mettre votre foi en avant à l’avenir ? Ou préférez-vous conserver une forme de discrétion, compte tenu du principe de laïcité ? 

Je continuerai à aller à l’église, tout simplement. Quand je prie, je confie tout à Dieu : ma famille, mes enfants, ma maison, mes activités. Si je suis candidate aux prochaines élections législatives, je lui confierai aussi cette élection. J’espère qu’on verra la main de Dieu, parce que je ne sais pas à quel moment IL décide d’agir. Si, en 2027, IL n’agit toujours pas, alors là, je vais me fâcher avec LUI ! Il y a une parole de la Bible qui me guide beaucoup : « Donnez, et vous recevrez. » C’est quelque chose que j’essaie de mettre en pratique chaque jour. Donner sans attendre en retour. À force d’aider les autres, on reçoit toujours quelque chose, d’une manière ou d’une autre. 

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