Droite, jeune et belle, Marie porte un voile, une couronne ou une tiare d’étoiles. Son regard est doux et son sourire diffus, tandis qu’elle porte son fils ou écrase le serpent. Quand, petite fille, Marion Muller-Colard assiste pour la première fois à une messe et rencontre la star des icônes, la petite-fille de pasteur est fascinée. « Je n’entendais parler que de Jésus et tout à coup, un personnage féminin important est apparu, se rappelle la directrice des éditions Labor et Fides. Dans mon imaginaire de fillette, Dieu avait, grâce à Marie, gagné le “e” de “Dieu·e”. »
Des années plus tard, l’autrice de La Vierge et moi (Bayard, 2019) déplore la sacralisation de Marie : « On vous a faite sur-femme, écrasante de pureté. On vous a hissée hors de cette boue où il plut pourtant à Dieu de venir vous rejoindre. »
À partir du VIe siècle, les prélats établissent des dogmes qui éloignent Marie des réalités charnelles de son sexe. « Pour la décorporer, ils vont produire, lors du concile de Latran en 649, un véritable traité gynécologique, qui affirme la virginité perpétuelle de Marie, avant, pendant et après l’accouchement », retrace Sylvaine Landrivon, autrice avec Anne Soupa de Marie telle vous ne l’avez jamais vue (Salvator, 2024). L’Immaculé Conception, proclamée en 1854, déclare Marie préservée de tout péché, puis l’Assomption, qui devient un dogme en 1950, soustrait finalement la mère de Jésus à la mort.
Obéissante, vierge, mère
Cette sacralisation ne poserait pas tant problème si Marie n’était pas posée comme un modèle à suivre. Le schéma selon lequel la Vierge, par son « obéissance », aurait réparé la « faute » d’Ève ferait de la mère de Jésus l’incarnation ultime de la Femme, et par conséquent un personnage crucial à investir. À ce propos, le peu d’informations que la Bible fournit sur Marie « a permis à l’institution de parler à sa place, […] d’interpréter ses silences selon ses directives », écrivent Anne Soupa et Sylvaine Landrivon.
Obéissante, vierge, mère. Ce programme essentialiste, surreprésenté dans l’iconographie, est loin de peser sur les seules catholiques. « Toute protestante que j’étais, cet inconscient collectif m’a fait grandir dans une espèce de complexe, explique Marion Muller-Colard. Quand on vous montre en exemple une vierge, que se passe-t-il lorsqu’on ressent quelque chose de l’ordre du désir ? On se dit qu’on est sale. » Dans La Vierge et moi, l’autrice explore « cette figure imposée de la maternité » qui met à mal le sentiment de good enough mother (de « mère suffisamment bonne »), selon l’expression du Britannique Donald Winnicott. À la fin de La Vierge et moi, l’héroïne épuisée veut confier son enfant aux bras de Marie. « Mais en fait, c’est une statue, rappelle tragiquement l’autrice. Il n’y a pas de corps et de chair à ces imaginaires. »
Libérer Marie !
Et si, pour s’affranchir des représentations de Marie, il fallait la libérer elle ? En lui rendant son corps, d’abord, puisqu’il est le premier que l’Église a cherché à contrôler. Puis en la percevant « comme une femme ayant sa propre histoire parmi ses contemporains et devant Dieu », encourage la théologienne féministe Elizabeth Johnson dans son livre Truly Our Sister (Bloomsbury, 2006). Marie a accepté de porter le fils de Dieu, pas la destinée de toutes les femmes. Au contraire, Marie de Nazareth est entourée, mais aussi précédée de nombreuses femmes aux trajectoires plurielles. Autant de personnages bibliques avec lesquels on peut avoir « une lecture en cœur à cœur, ponctuelle et personnelle », juge Marion Muller-Colard. Inscrire Marie parmi ses frères et sœurs permet de redécouvrir sa singularité : sa résilience et la force de son intériorité, qu’elle cultive « dans le secret de son cœur » malgré le fracas du monde…
Un monde dans lequel elle reste pleinement actrice. Car on peut reconnaître à Marie un potentiel féministe qui s’exprime dès l’Annonciation. « En disant oui à l’ange, elle défie le patriarcat qui allait la vilipender pour relation sexuelle avant le mariage, affirme Anne Soupa. La parole, derrière, c’est “mon corps, mon choix”. » Vient ensuite le Magnificat, chant de joie où Marie annonce le programme de politique générale de son enfant à naître : « Il renverse les puissants de leurs trônes et élève les humbles… » Marie apparaît comme une prophétesse, mais aussi une femme du peuple qui exprime l’espérance des opprimés. C’est cette figure qui inspire plus tard les théologiens de la libération, notamment l’écoféministe Ivone Gebara.
Marie est aussi « celle qui secoue un peu Jésus lors des noces de Cana pour lui dire que l’heure est venue », remarque Sylvaine Landrivon. La théologienne insiste : quand, au pied de la croix, Jésus dit à Marie : « Femme, voici ton fils », puis au disciple : « Voici ta mère », « le Christ confie à Marie le fondement de son Église ». À cette relecture de l’évangile de Jean fait écho un rapport synodal sur les femmes rendu le 10 mars dernier, qui reconnaît (enfin) chez Marie « son rôle de témoin, de femme réfléchie et interrogative, pleinement immergée dans les joies et les peines de son peuple » et déclare qu’elle fut « un point de référence pour la première communauté chrétienne réunie en prière après l’Ascension du Christ ».
Alix Champlon
Cet article est tiré du troisième numéro du Cri. Pour découvrir notre magazine, plus d’hésitation, abonnez-vous !





