Non, leur année n’a pas bien commencé. Deux garçons de la 4e A ont secoué la tête. « Ah, soupire l’enseignante Thérèse Karam. Vous avez été touchés par ce qu’il s’est passé ? » Comme certains camarades ne sont pas au courant, Nadjad résume, d’une petite voix étrangement monotone : « Allawa, à un moment, il était au quartier, on l’a mis dans le coffre, on l’a ligoté, puis il voulait pas parler, alors on lui a tiré dessus et on a brûlé la voiture. »
Allawa est un ancien élève du collège. Forcément, ils sont nombreux ici à le connaître. Le meurtre du garçon de 17 ans, commis le 1er janvier 2026, n’a pourtant rien d’inédit pour ces collégiens. Deux mois plus tôt, un jeune homme poursuivi par des tueurs s’est réfugié dans l’appartement d’un des élèves. Il y a trois ans, une fusillade nocturne a laissé des traces sur le portail. C’est peu dire que l’établissement privé catholique Saint-Mauront, à Marseille, détonne avec l’image que renvoie l’enseignement catholique en France.
L’enseignement catholique fait penser aux bahuts des beaux quartiers, à l’entre-soi de Stanislas et aux uniformes. Saint-Mauront, lui, se trouve sur l’un des territoires les plus pauvres d’Europe, en plein cœur du quartier Félix-Pyat, dans le IIIe arrondissement marseillais. Face à lui s’élèvent les bâtiments délabrés de la cité du même nom, ses 3 500 habitants à moins de 950 euros mensuels en moyenne, ses cages d’immeubles où le trafic de stups tourne à plein régime, ses ascenseurs en panne.
« Wallah, y’a Emmanuel Macron ! »
Le collège présente un indice de position sociale (IPS) bien au-dessous de la moyenne du public. Comparé au privé, qui accueille en général des familles plus aisées, il est carrément hors norme : Saint-Mauront affiche l’IPS le plus faible des 1 660 collèges privés sous contrat – 75, contre une moyenne de 125. Cet indicateur mesure le « statut social » des élèves en se référant aux catégories socioprofessionnelles des parents. À l’échelle nationale, les données confirment le gouffre abyssal qui sépare le privé (125) du public (100).
Loin de la jeunesse chrétienne qu’on imagine arpenter les couloirs des établissements catholiques, 98 % des élèves de Saint-Mauront sont de confession musulmane, une partie des jeunes filles portent le hijab. Et cela ne pose de problème à personne. Sur la carte de vœux 2026 du collège : quatre filles aux larges sourires, dont deux voilées. L’établissement cohabite avec la mosquée du quartier, coincée entre ses murs et ceux de l’école élémentaire du même nom. Le lieu de culte, bâtiment fatigué aux allures de centre social, draine les pratiquants du coin.
« Wallah, y’a Emmanuel Macron ! » Le 16 décembre, c’est jour de visite du président de la République dans la cité phocéenne, et tous les élèves sont au courant. Ils ont aperçu les camions de police faire figuration en file indienne dans la rue Félix-Pyat, sous les regards ironiques des habitants.
Peu intéressée par ces remous, la volubile Assya affiche un bras couvert de tatouages. De loin, on dirait du henné hérité d’un mariage, mais ce sont des nuées de nœuds papillons. Elle les a dessinés « à force de s’ennuyer en cours d’histoire où on ne parle que des gens morts ». Assya aimerait plutôt qu’on parle de sa classe, la 6e A, et dans l’idéal « à la télé ». Yasmine, elle, se targue de figurer sur une vidéo YouTube avec le pape François, tournée lors de son passage à Marseille, en 2023.
Sous la double tutelle des Jésuites de Loyola Éducation et du diocèse de Marseille, Saint-Mauront fait logiquement rayonner la parole du pape jésuite – et ne renonce pas à la culture religieuse catholique. Sur la base du volontariat, on se rend à l’église pour Noël, on fête la Chandeleur, on part en voyage à Lourdes. Et il y a toujours des élèves et des parents pour participer. De quoi s’interroger : qu’est-ce qui pousse des familles musulmanes à payer pour mettre leurs enfants chez les cathos ?
« Juste Jean-Ba »
Dans la cour, un parfum d’adolescence : les élèves discutent, s’interpellent et se racontent des secrets à voix basse. Pas d’insultes, pas de portable, pas d’agressivité. Quand les profs appellent, on se met en rang. Quand apparaît quelqu’un qu’ils ne connaissent pas, les collégiens, très curieux, s’approchent, questionnent, créent du lien. Une douceur plutôt qu’une rigueur militaire.
Cette sérénité tient, entre autres, à la présence d’un ancien directeur de supermarché. Jean-Baptiste, brun de 39 ans débarqué de Vendée, balade de groupe en groupe son pull de Noël et son sourire bienheureux. Son rôle, dit-il, est de « marcher avec les gens ». Plus concrètement, il est prêtre jésuite. Avant, il travaillait dans un établissement « beaucoup plus grand et beaucoup plus chrétien ». Évidemment, dit Jean-Baptiste, « il y a des gens qui se demandent pourquoi on envoie un prêtre catho jeune – une denrée rare – dans un collège où il n’y a que des musulmans. Mais c’est ici que j’ai vraiment appris ce que c’est d’être prêtre : transmettre et vivre l’Évangile. »
L’homme n’a rien du curé austère. D’ailleurs, il ne célèbre pas de sacrements et que peu de messes. « On ne me demande pas d’être prêtre. Juste Jean-Ba. » Et ce n’est pas pour lui déplaire.
Depuis son arrivée il y a deux ans, l’établissement a créé le Montabor, lieu de recueillement, de convivialité spirituelle et de prière. Bible, Coran et Torah s’y côtoient, entourés de drôles de tabourets peu confortables et d’une colonne à post-its sur lesquels on demande à Dieu de protéger les familles, de réussir le brevet ou de sauver la Palestine. Les élèves peuvent venir librement. Lors des célébrations, Jean-Baptiste lit des extraits de l’Évangile, de la Torah et du Coran. Formé en théologie de l’islam, il emploie des termes qui conviennent à tout le monde et ne clôt jamais avec un « Par Jésus-Christ ». Parfois, il propose à des élèves de prier ensemble, chacun à sa manière. Quand il a récemment expliqué cette démarche à une maman musulmane, elle a hoché la tête, satisfaite. « Les familles savent très bien qu’ici, on ne fait pas de prosélytisme », explique-t-il. Voilà l’un des attraits du lieu : catholique ou non, à Saint-Mauront, on peut parler de Dieu.
Bible, Coran et Torah
« Toutes les religions sont respectées, tout le monde est ouvert au débat », abonde Yanel, garçon baraqué de 14 ans, bon élève qui rêve de « devenir entrepreneur aux États-Unis ». Pour Alya, qui arrivait d’un établissement public, Saint-Mauront a été une bénédiction. Elle qui, avant, bavardait tout le temps, s’est découvert un équilibre et une moyenne générale de 16 sur 20. Elle peut porter son foulard et elle apprécie que les enseignants – « très bons, surtout la prof d’anglais » – essaient de « ne pas trop boire d’eau devant (eux) pendant le ramadan ». Ici, Alya a été accueillie par sa nouvelle copine Janice, une des seules chrétiennes. « Elle me parle du carême, moi je lui parle du ramadan. »
Le dialogue religieux est la principale motivation de Jean-Baptiste. Le prêtre fait « découvrir » aux élèves « les autres côtés » en utilisant tous les ponts existants. Pour parler de Marie, il va raconter la sourate de Maryam.
Cette vie scolaire spirituelle, qui existe discrètement aux côtés des enseignements classiques de l’Éducation nationale, se formalise, toutes les deux semaines, en cours de « culture religieuse » en sixième et cinquième et de « formation humaine » en quatrième et troisième. On y retrouve la prof Thérèse Karam, dont l’identité hybride chrétienne libanaise ne cesse de surprendre les élèves. Étonnés qu’elle parle arabe, ceux-ci l’interrogent : « T’es sûre que t’es pas convertie, Thérèse ? » Il lui arrive de leur amener une bible en arabe, qu’ils prennent inévitablement pour le Coran.
En cours de formation humaine, on ne parle pas de spiritualité. Thérèse y aborde les sujets sociétaux avec tact : il n’y sera pas question de l’institution du mariage hétérosexuel, mais plutôt de la notion d’amour. En ce moment, elle travaille sur « les talents ». Elle montre aux élèves le téléfilm Des mains en or (Thomas Carter, 2009), histoire d’un garçon noir et pauvre aux États-Unis qui devient chirurgien. Petit, sa mère le rassure : « Si ! Tu es intelligent. Tu ne sais juste pas utiliser ton intelligence. » À Saint-Mauront, l’enjeu du devenir prend la place la plus importante.
« Certains ne sont jamais allés sur le Vieux-Port »
Sur le bureau de la cheffe d’établissement, un tas de feuilles rassemble les résultats des évaluations à l’entrée en sixième. Il y a trois types d’appréciations possibles : « À besoin de », « Fragile » et « Satisfaisant ». Presque toutes les fiches oscillent entre le besoin et la fragilité. Ici, Véronique Brunel est venue chercher du sens. « Mon rôle, c’est de préparer les élèves à s’intégrer à une mixité sociale, alors qu’ici il n’y en a pas. » Ce grand saut, très périlleux, devra être accompli vers des lycées publics, plus éloignés du quartier, par des adolescents dont « certains ne sont jamais allés sur le Vieux-Port ».
L’année dernière, deux élèves de Saint-Mauront ont réussi à entrer dans la toute nouvelle cité scolaire Jacques-Chirac, établissement ambitieux à cheval entre les beaux quartiers et les moins beaux. Au bout de deux mois, ils ont laissé tomber. « Il faut pouvoir être au milieu des fils de cadres de la CMA-CGM », explique Véronique Brunel.
En débarquant à Saint-Mauront il y a trois ans, la cheffe d’établissement a elle-même « fait le grand écart ». Auparavant, elle était adjointe dans un collège privé huppé d’Aix-en-Provence. « Quand je suis arrivée… soupire-t-elle. Vous voyez bien comme je suis… » On la voit : blonde, proprette, perchée sur talons hauts. Mais elle s’est fondue dans le décor, dans l’intensité des journées et dans les enjeux financiers qui sous-tendent tous les autres.
Un budget fragile
L’objectif « réussite » doit tenir en équilibre avec un budget restreint. Dans les établissements privés, les familles mettent la main à la poche pour compléter les financements publics. Mais Saint-Mauront affiche une contribution annuelle à 569 euros, la plus basse du diocèse, et 60 % des élèves sont boursiers.
Autour de 2010, le collège a failli disparaître. Avec une classe par niveau, « on ne s’en sortait pas », se souvient Jacques Le Loup, alors à la tête du collège et aujourd’hui directeur de l’enseignement du diocèse de Marseille. « C’est vrai qu’on parle plus de Stanislas que de Saint-Mauront, mais dans la tradition, l’Église a aussi cette vocation de s’adresser aux pauvres. Et que les enfants soient catholiques ou musulmans n’est pas la question. »
Saint Mauront récupère alors un tiers des investissements du fonds de solidarité auquel contribuent la centaine d’établissements du diocèse. En 2014, le collège investit son nouveau bâtiment et double sa capacité d’accueil, aujourd’hui à 250 élèves. Pérennisé, il n’en mène pas large pour autant. « Dès qu’on veut acheter un truc, on cherche des sous », confie Véronique Brunel, fataliste. Quelques donations privées sont venues financer les nouveaux tours d’arbre dans la cour. Et pendant la récré, des adolescentes s’y assoient pour papoter, sous le regard bienveillant d’une discrète statue de Marie.
Cet article est tiré du sixième numéro du Cri. Pour découvrir notre magazine, plus d’hésitation, abonnez-vous !





