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David Neuhaus, jésuite  : « Dans cinquante ans, nous demanderons pardon au peuple palestinien comme nous avons demandé pardon au peuple juif après la Shoah » 

David Neuhaus est le supérieur des Jésuites de Terre sainte. Il enseigne les sciences bibliques dans plusieurs universités de Bethléem et Jérusalem. Il a grandi en Afrique du Sud, dans une famille juive d’origine allemande, qui l’a envoyé en Israël à 15 ans pour y poursuivre ses études. Depuis, il n’est pas reparti, il s’est converti au christianisme et il est tombé amoureux de l’islam et de la Palestine, où il lutte pour la justice et l’égalité.

Publié le 13 mai 2026
Laurence Geai pour « Le Cri »

« Le Cri » : Dans quelles circonstances êtes-vous arrivé en Israël et quelle a été votre première expérience du pays ? 

David Neuhaus : Je suis arrivé pour la première fois en 1977, à 15 ans. Je venais d’Afrique du Sud, où ma famille juive d’origine allemande s’est installée juste avant la Seconde Guerre mondiale pour fuir les persécutions nazies. J’ai grandi dans une communauté juive sioniste, au sein d’une famille engagée contre l’apartheid. En 1977, l’Afrique du Sud traversait une période de grande instabilité. Mes parents m’ont expédié en Israël, espérant que je m’y attache et que je choisisse d’y rester. 

Dès mon arrivée, j’ai été frappé par les similitudes entre Israël et l’Afrique du Sud. La ségrégation et le racisme prennent d’autres formes, mais la société y est aussi divisée en groupes ethniques. En tant que Juif, je pouvais obtenir immédiatement la citoyenneté en vertu des lois israéliennes racistes, tandis que les Palestiniens sont menacés de perdre leur droit de vivre dans le pays. Mais Jérusalem m’a fasciné, dans sa plénitude, avec toutes ses communautés culturelles et religieuses. 

Très tôt, j’ai noué des amitiés avec des Palestiniens et voulu apprendre l’arabe. À l’écoute de leurs récits, je suis devenu de plus en plus critique du sionisme. J’ai commencé à participer à des manifestations en 1982, lors de l’invasion israélienne du Liban. Les massacres de Palestiniens à Sabra et Chatila, perpétrés par des milices phalangistes libanaises avec le soutien d’Israël, ont été un choc. Il fallait que je m’engage. 

Quelques années plus tard, j’ai dû me battre pour refuser le service militaire. Je ne pouvais pas intégrer une armée mobilisée pour défendre les Juifs contre les Palestiniens. Peu à peu, j’ai pris conscience que le sionisme est incompatible avec un avenir d’égalité, de justice et de paix en Palestine-Israël. 

Quel a été votre parcours vers le christianisme ? 

C’est advenu tout de suite après mon arrivée. À l’époque, je n’étais pas croyant. La religion ne me disait absolument rien. À 15 ans, j’ai rencontré une religieuse orthodoxe russe. Elle n’était pas du tout missionnaire, mais son témoignage de vie et sa joie m’ont conduit à lui demander : « Pourquoi vis-tu de cette façon tellement lumineuse ? » Elle m’a parlé de Jésus, et le désir de le connaître a grandi en moi. 

Mes parents ont été choqués. Pour eux, les chrétiens étaient ceux qui avaient voulu nous exterminer. Je leur ai promis de prendre un long temps de discernement et j’ai attendu dix ans avant de demander le baptême. Au cours de cette période, j’ai migré du monde orthodoxe russe vers l’Église catholique. Dans l’Église russe, tout était beau, céleste, mais le discours terrestre restait peu développé, et cela m’a troublé, spécialement dans le dialogue avec mes parents. Dans l’Église catholique, j’ai trouvé une réflexion critique sur l’histoire des relations avec le peuple juif. J’ai aussi rencontré un groupe de pères jésuites avec lesquels j’ai pu m’engager dans une recherche à la fois spirituelle, religieuse et intellectuelle. Trois ans après mon baptême, je suis entré dans la Compagnie de Jésus. 

Ce parcours spirituel avec le christianisme s’est fait en parallèle de ma découverte du monde musulman. Aujourd’hui, j’enseigne principalement la Bible, mais je donne aussi des cours d’introduction au judaïsme et à l’islam, qui font partie intégrante de ma vie. 

Vous n’étiez pas tellement intéressé par le judaïsme quand vous étiez jeune. C’est quelque chose qui est apparu plus tard ? 

Quand j’ai rencontré Jésus, et dans le souci de rester en dialogue avec mes parents, je me suis demandé si je ne pouvais pas vivre cette relation avec Dieu au sein du judaïsme. Pourquoi la chercher dans une religion étrangère à mon histoire familiale ? J’ai alors entrepris des études dans des écoles juives orthodoxes. Cela m’a plu énormément. Mais Jésus ne m’a pas laissé. 

Comment définissez-vous le sionisme et quels sont vos points de désaccord ? 

Le sionisme recouvre une grande diversité d’approches, mais on peut dégager cinq points de convergence. Le premier est la prise de conscience de l’antijudaïsme chrétien. Pendant des siècles, le monde chrétien a diffusé un enseignement de mépris, accusant les Juifs d’être déicides, obstinés, aveugles à la vérité. Les Juifs ont été persécutés, discriminés, expulsés et massacrés dans les pays chrétiens. Au XIXe siècle, l’antisémitisme s’est laïcisé. 

Le deuxième point est l’idée qu’il existe une solution à ce problème. Le troisième – et c’est ici que commence mon malaise – consiste à dire que cette solution passe par le départ des pays où il y a de l’antisémitisme. Des mouvements juifs s’y sont opposés, défendant la lutte pour les droits des Juifs là où ils vivaient. À l’époque de la Révolution française, il y a eu ce grand espoir de l’émancipation des Juifs et de l’intégration dans la société européenne. Mais les sionistes disaient qu’il ne fallait pas lutter contre l’antisémitisme, qui était un symptôme pour nous aider à quitter des pays où nous étions étrangers. Malheureusement, les Juifs qui ont voulu rester et lutter contre l’antisémitisme en Europe ont été exterminés. 

Le quatrième point, et là je suis totalement en désaccord, affirme qu’il ne s’agit pas de partir n’importe où. La grande majorité des Juifs ont émigré en Amérique, surtout aux États-Unis. Selon les sionistes, il faut partir pour la « terre de nos ancêtres », et selon les sionistes religieux, pour « la terre que Dieu nous a donnée ». C’est là qu’apparaissent le vocabulaire mythologique et l’idéologie coloniale. 

Je n’ai rien contre le fait qu’un Juif vienne vivre en Palestine parce qu’il sent un lien avec cette terre. Mais la Palestine a sa culture, sa langue, son histoire. Des Juifs y sont venus pendant des siècles. Ils ont appris l’arabe et se sont intégrés dans une société composée de musulmans, de Juifs, de chrétiens. Tandis que le colon sioniste veut remplacer cette société et créer un État juif. C’est la cinquième étape : la solution prônée contre l’antisémitisme est la création d’un État ethnocentrique et raciste, qui établit un régime de discrimination, d’occupation et finalement de génocide. 

L’Église catholique a-t-elle pris la mesure de sa responsabilité sur l’antisémitisme ? Peut-on dire qu’il appartient au passé ou qu’il subsiste, notamment dans la théologie, des restes de doctrines antijuives ? 

C’est un travail qui doit être poursuivi. L’antisémitisme n’est pas une perversion isolée. Il s’inscrit dans un enseignement plus large de mépris des autres religions, qui se manifeste aujourd’hui dans l’islamophobie. L’Église a commencé à réviser ses idées théologiques antijuives, comme celle selon laquelle Dieu n’a plus de plan pour les Juifs, mais ce travail n’est pas terminé. 

Il y a eu une dynamique très intéressante lors du concile Vatican II. Son initiateur, le pape Jean XXIII, n’avait au départ aucune intention de parler du dialogue interreligieux. En 1960 est arrivé chez lui un historien juif français, Jules Isaac, qui lui a demandé si les Juifs pouvaient espérer quelque chose de ce concile. Jean XXIII a missionné des théologiens pour préparer un document sur les relations avec le judaïsme. Il ne pensait toujours pas aux autres religions. Quand les évêques du monde arabe l’ont su, notamment le patriarche grec catholique Maximos IV, ils ont dit : nous pouvons comprendre votre sentiment de culpabilité envers les Juifs, mais n’oubliez pas qu’ici les Juifs sont nos oppresseurs, avec votre soutien en Europe et en Amérique du Nord. De cela est né un souci d’ouvrir un dialogue beaucoup plus large. 

Après le concile, tout a été départementalisé. Ceux qui ont pris la suite pour le dialogue avec les Juifs étaient tous américains ou européens. Ils ont perdu cette dynamique dialectique qui était précieuse pendant le concile, avec l’implication des évêques arabes et l’attention conjointe à l’islam. Il est très important que dans ce dialogue judéo-chrétien, il y ait toujours un représentant palestinien. 

Avez-vous expérimenté de l’antisémitisme dans votre rencontre des milieux chrétiens ? 

Oui. Cet antisémitisme s’inscrit plus largement dans une tendance à un discours suprémaciste, où nous sommes convaincus que la vérité nous appartient et que Dieu est de notre côté. En lisant les textes du Nouveau Testament, on peut entrer dans un mépris pour les Juifs, parce qu’on n’est pas sensible au fait que ceux qui ont écrit ces textes sont des Juifs déçus par leurs frères et sœurs. Jean, Paul ou Matthieu écrivent avec une certaine violence. Mais quand saint Matthieu critique les Juifs, il parle de son propre peuple. Quand les prêtres citent ces textes dans leurs homélies, ils ne sont pas toujours conscients de ces subtilités. 

Pourquoi l’Église catholique ne prend-elle pas davantage la parole pour condamner le génocide à Gaza et la progression de la colonisation en Cisjordanie ? 

C’est une bonne question. Nous sommes très déçus, y compris de nos chefs d’Église ici, en Terre sainte. Dans cinquante ans, nous demanderons pardon au peuple palestinien comme nous avons demandé pardon au peuple juif après la Shoah, pour notre silence et notre complicité. 

Grâce à Dieu, certains sont courageux. Le pape François a essayé de parler. Il a subi pour cela des attaques incroyables, non seulement d’Israéliens mais aussi au sein de l’Église. Des gens ont été effrayés par sa critique d’Israël parce qu’ils confondent l’État hébreu et le peuple juif, confusion qui est le but des responsables israéliens. 

Y a-t-il selon vous une forme de sionisme chrétien en Europe, différent du sionisme évangélique tel qu’il est répandu aux États-Unis ? Un sionisme qui serait plus lié à l’islamophobie et à la mauvaise conscience européenne vis-à-vis de notre responsabilité dans la Shoah ? 

Oui, ce sont deux éléments essentiels, l’islamophobie et la culpabilité. Un troisième est l’usage d’un langage biblique qui n’est pas réfléchi, affirmant que Dieu aurait donné cette terre aux Juifs. Ce discours fondamentaliste est aussi très diffusé dans l’Église catholique. 

Il est lié à des représentations selon lesquelles les Juifs seraient plus proches de nous, « Européens cultivés », que les « barbares arabes ». Ce sont des attitudes colonialistes et suprémacistes. L’idée de civilisation judéo-chrétienne est née comme une ouverture après la Shoah. C’est positif quand il s’agit de dire qu’il y a quelque chose de commun entre les chrétiens et les Juifs, mais aujourd’hui elle devient exclusive, contre les musulmans. 

En janvier, les Églises de Jérusalem ont publié un document condamnant le sionisme chrétien. Pourquoi en ce moment ? 

Ces derniers temps, les sionistes chrétiens défendent l’État Israël contre toute critique, notamment après le génocide à Gaza. Pour eux, ce qui se passe manifeste le plan de Dieu pour l’État d’Israël et les Juifs. Si les chefs d’Église ont décidé maintenant de s’exprimer, c’est en réaction aux discours des sionistes chrétiens qui cherchent à séparer les Palestiniens chrétiens du reste de la population palestinienne, en affirmant qu’ils ne sont ni palestiniens ni arabes, mais chrétiens, soit de façon désincarnée, soit en leur prêtant une identité mythologique araméenne. Ces discours ne sont pas nouveaux. Ils ont commencé avec la création d’Israël. Mais ils s’intensifient dans le but de diviser chrétiens et musulmans palestiniens. 

Comment articuler la lutte contre l’antisémitisme et la critique du sionisme ? Il existe de nombreuses tentatives d’assimiler l’antisionisme à de l’antisémitisme. 

Ce n’est pas une question d’équilibre. La lutte contre l’antisémitisme et la critique du sionisme vont de pair. Les sionistes ne combattent pas l’antisémitisme, car sans lui, les Juifs ne migreraient pas en Israël. Netanyahou n’hésite pas à s’allier à des antisémites, comme Viktor Orbán. Ce qui les lie, c’est d’abord la haine des musulmans, mais aussi l’idée que les Juifs n’appartiennent pas aux pays où ils vivent et doivent donc revenir en Israël. La lutte contre l’antisémitisme inclut la lutte contre le sionisme, l’islamophobie, le racisme et toutes ces constructions idéologiques qui sont en alliance profonde. 

Cet article est tiré du septième numéro du Cri. Pour découvrir notre magazine, plus d’hésitation, abonnez-vous !

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