Le quatre juin dernier, Lyhanna, 11 ans, a été retrouvée morte dans le Gers. Un infanticide qui, au-delà de souligner les failles d’un système judiciaire exsangue, a mis en avant une problématique sociétale structurelle bien plus profonde : celle du caractère systémique des violences faites aux enfants et de la domination adulte. Le terme « enfantisme », qui clairsemait jusqu’alors les lignes de quelques médias engagés, s’est retrouvé ce début d’été dans les journaux mainstream. En France, le terme s’est invité lors de la création du collectif Enfantiste, fondé en 2022 par la militante Claire Bourdille, issue du groupe féministe Nous Toutes. Depuis, le mouvement ne cesse de prendre de l’ampleur, en témoignent les mobilisations toujours plus importantes.
Mais d’où vient cette lutte, qui imprégnait déjà bien d’autres pays et qui semble donner tardivement de la voix en France ? « Les mouvements féministes ont d’abord “libéré” les femmes, explique Claire Bourdille. L’enfant, lui, est toujours resté dans la sphère privée, comme une sorte d’objet malléable par les adultes. Ensuite, des victimes adultes ont commencé à être entendues sur les violences qu’elles avaient vécues enfants. » Un scandale après l’autre, il a bien fallu se rendre à l’évidence : la majorité des violences, notamment sexuelles, commencent dès l’enfance. Et parce que les idées féministes ont parfois eu tendance à négliger les questions liées aux enfants, « on avait besoin d’un mouvement qui ne parle que d’eux », explique Claire Bourdille. « Les enfants vivent un système d’oppression qui leur est propre. Il est plus que nécessaire de réussir à analyser le continuum des violences qui leur sont faites », précise-t-elle.
Le mythe de l’enfant-roi
L’enfantisme est ce chaînon manquant, ce mouvement qui souhaite faire comprendre la domination structurelle — c’est-à-dire l’ensemble des rapports sociaux, des normes et des institutions qui placent durablement les enfants en position de subordination. Des violences éducatives ordinaires (les VEO désignent les violences physiques, psychologiques et verbales commises contre les enfants : punir, humilier, se moquer, faire du chantage, crier, fesser, bousculer, priver de nourriture, menacer, culpabiliser…) à l’infanticide, cette domination réduit les enfants à des corps mis à disposition des adultes. Le terme invite donc à repenser leur place dans la société. « Le but est évidemment que les enfants soient respectés pour ce qu’ils sont maintenant, et non pas considérés uniquement comme des adultes en devenir », résume Claire Bourdille. Ce retard français s’expliquerait par « la culture de la punition » intrinsèque à la France, analyse Marion Cuerq, spécialiste des droits de l’enfant et de la culture suédoise, où l’enfant est pleinement considéré. La société française porte sur les enfants un regard « teinté de méfiance », qui se retrouve aussi dans la sphère politique. Des « spécialistes », souvent estampillés psychologues ou psychanalystes, pullulent sur les plateaux télévisés depuis des décennies et véhiculent l’idée selon laquelle les enfants seraient devenus des « rois », des coupables, des tyrans capricieux ou des éléments perturbateurs à dresser. « On a prêté aux enfants une toute-puissance qui est en réalité celle des adultes, explique Marion Cuerq. Ces discours demeurent encore difficilement attaquables ».
Les travaux de la Civiise et la parole de femmes adultes au début des années 2020 font progressivement bouger les lignes. La publication des récits Le Consentement de Vanessa Springora (Grasset, 2020) et La Familia Grande de Camille Kouchner (Seuil, 2021), puis les affaires Bétharram, Le Scouarnec, celle des violences dans le périscolaire, ont fissuré le déni collectif. « Il y a un début de visibilité du sujet, constate Marion Cuerq. Une amorce. La colère monte. La dissonance entre nos représentations de l’enfant et les réalités vécues par ces derniers prend de l’ampleur. Il est temps aujourd’hui de comprendre que tous les adultes font partie du problème. »
Outre-Atlantique, le courant du childism a émergé depuis longtemps. La pédopsychiatre et chercheuse à l’Inserm et au Yale Child Study Center Laelia Benoit situe son apparition dans les années 1970, quand les mouvements pour les droits civiques établissent un parallèle entre les mécanismes d’oppression. « Dès 1972, le psychiatre américain et professeur à Harvard Chester Middlebrook Pierce, un homme noir, signe un article novateur sur l’infantisme, qui désigne la discrimination systémique envers les enfants. Il explique qu’il y a des présupposés automatiques des adultes à l’égard des enfants et un déni des microagressions quotidiennes à leur encontre. En parallèle, toujours aux États-Unis, le mouvement de l’aide sociale à l’enfance martèle qu’il faut arrêter de stigmatiser uniquement les personnes précaires sur cette question des violences faites aux enfants. » Mais, là aussi, il faudra prioriser les luttes, et celles pour les enfants seront, jusqu’aux travaux de la philosophe Elisabeth Young-Bruehl à la fin des années 1990, mises au second plan.
Les prémices d’une lutte
Pour comprendre, ou plutôt entendre le continuum des violences faites aux enfants, il faut donc renverser notre logiciel de pensée. Un travail de longue haleine, auquel s’attèle un mouvement enfantiste français naissant, attentif à ne pas être récupéré par les velléités répressives et sécuritaires d’une extrême droite prompte à se saisir des enjeux sociétaux uniquement lorsque ceux-ci peuvent servir leurs passions excluantes. « La résistance au changement est culturelle, insiste Laelia Benoit. Dans une société mue par un agenda politique autoritaire, il y a l’idée qu’il faut terroriser les enfants pour qu’ils “filent droit” et que cesser de les violenter viendrait ébranler l’ordre social. » Aujourd’hui, les prémices de cette lutte enfantiste passent d’abord par la question des violences sexuelles, note de son côté Marion Cuerq. Mais, pour le moment, « la corrélation avec le continuum ne se fait pas », constate la chercheuse. Comment accepter de faire le lien entre la pédocriminalité ou les coups, et le parent, épuisé, à qui il est arrivé de menacer son enfant d’une douche froide ? Comment assumer d’être, nous, adultes, collectivement le problème ? « Le curseur se déplace certes un peu, mais cette idée d’un continuum, pourtant primordiale, reste un impensé du grand public. Il est plus facile d’avoir une vision binaire des choses. De penser que nous, “bons” adultes, on fait la chasse dans la bergerie, alors que le problème, c’est la bergerie ».
S’il existe aujourd’hui un consensus scientifique sur les besoins fondamentaux de l’enfant — et celui de la sécurité comme métabesoin —, les enfants restent la catégorie sociale la plus violentée et discriminée. Et la récente tendance « no kids » n’est que la partie émergée d’un iceberg d’injustices. Il est donc plus qu’urgent de sortir de cette logique d’enfant-objet, appartenant aux adultes, pour « lui rendre son statut de sujet », insiste Marion Cuerq. Le jeune mouvement enfantiste est un acteur crucial de cette révolution en marche. Reste aux cercles militants de faire une place aux principaux concernés, les enfants, « ce qui, pour le moment, demeure un impensé », souligne Claire Bourdille, qui pousse pourtant en ce sens.
Cet article est tiré du dixième numéro du Cri. Pour découvrir notre magazine, plus d’hésitation, abonnez-vous !





