8 mars 2025. Les rues qui bordent la station de métro Stalingrad, à Paris, débordent de passants quand Blandine rejoint le cortège féministe parisien. Pour l’occasion, la quarantenaire a enfilé son gilet violet, où est accrochée une carte de son association féministe catholique : « Avec Magdala, je fais grève pour une Église juste et fidèle à l’Évangile, où les femmes ont toute leur place. »
La carte est destinée à être déposée dans les paniers de la quête, à la messe, pendant le carême. Mais ce jour-là, elle colore les vestes de plusieurs manifestantes catholiques. Blandine, agacée par les rôles distribués de manière genrée dans sa paroisse, a rejoint Magdala au lendemain de la publication du rapport de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (Ciase), en 2021. Elle est accompagnée de Chloé, la vingtaine, qui cherchait à faire le lien entre ses convictions féministes et sa foi, ou encore de Christine, la soixantaine, qui un jour, à Emmaüs, est tombée sur un livre d’Anne Soupa et Christine Pedotti.
Animée de ces mêmes questions et de cette même colère, Pauline Fraize, aujourd’hui secrétaire de l’association, découvre Magdala en 2020. Scandalisée par le silence du clergé qui l’entoure sur les révélations d’abus, elle est interpellée par la candidature de la théologienne Anne Soupa à l’archevêché de Lyon pour succéder au cardinal Barbarin, alors poursuivi pour non-dénonciation d’abus sexuels sur mineurs. La jeune orthophoniste écrit à la théologienne, qui l’invite à rejoindre la prochaine réunion de son association, qui se nomme encore le Comité de la Jupe. « On était cinq en ligne, se souvient Pauline Fraize. Il y avait Anne Soupa et d’autres femmes de sa génération, et puis Adeline Fermanian, la petite jeune qui gérait la réunion Zoom. »
Chrétiennes et féministes, une évidence
Les « petites jeunes » nourrissent un rêve, qu’elles réalisent en juin 2022 : organiser, avec le Comité de la Jupe, un week-end intitulé « Catholique et féministe ! » qui rassemble, du côté de Lyon, une soixantaine de personnes. « À l’époque, on considérait que le titre du week-end était audacieux », sourit Pauline Fraize. Quatre ans et un nouveau nom plus tard, « l’association du féminisme et du catholicisme est devenue pour nous une évidence ». Une évidence que partagent aujourd’hui près de 300 adhérentes, dispersées sur une dizaine de groupes locaux en France et en Suisse. La croissance est indéniable. L’engouement pour un féminisme chrétien dépasse largement les adhésions à Magdala.
Pour autant, ce nouveau souffle ne part pas de zéro. Il réanime un courant qui circule depuis plus d’un demi-siècle au sein de l’Église. En France, les prémices du féminisme catholique remontent aux années 1970, au moment du concile Vatican II. Nombreux sont celles et ceux qui nourrissent alors l’espoir que l’ordination s’ouvre aux femmes. Parmi eux, le groupe Femmes et Hommes en Église porte une vision paritaire de l’institution. « On se disait qu’on y était presque ! » se souvient la théologienne Sylvaine Landrivon, qui raconte avoir été « bercée par les écrits de femmes exceptionnelles comme Marie-Jeanne Bérère ou Donna Singles, qui à Lyon ont produit des textes extraordinaires sur l’égalité intégrale entre les femmes et les hommes dans l’Église ».
Une flamme étouffée
« Mais leurs espoirs sont vite douchés », raconte la sociologue Céline Béraud. En 1976, la déclaration de Paul VI Inter Insigniores explique en six chapitres qu’il est impossible d’ordonner des femmes. Jean-Paul II verrouille durablement la question en intégrant, en 1998, de nouveaux articles dans le droit canon « pour protéger la foi ». Ceux-ci imposent aux professeurs des facultés catholiques « d’observer la vérité proposée de façon définitive par le magistère de l’Église ». « Cela interdit complètement la recherche sur le ministère des femmes », analyse Sylvaine Landrivon, qui a expérimenté son application dans la faculté de théologie catholique de Lyon.
Malgré ces lettres papales, le mouvement Femmes et Hommes en Église continue d’interpeller les évêques. « Or, soit ils ne leur répondent pas, soit ils leur font des réponses d’une condescendance terrible », décrit Céline Béraud, qui a épluché les archives de l’association. Cette dernière souffre d’une double marginalisation ecclésiale et intellectuelle, puisque la théologie féministe, contrairement aux universités nord-américaines, ne peut pas se développer dans les facultés catholiques qui sont, à l’exception de Strasbourg, privées, et donc sous contrôle de Rome. « Femmes et Hommes en Église va rejoindre d’autres mouvements héritiers de la contestation des années 1970 dans ce qu’on appelle les Réseaux du Parvis », retrace la sociologue. En 2011, l’association fusionne avec un autre groupe et devient Femmes et Hommes Égalité, Droits et Libertés dans les Églises et la Société (FHEDLES).
Alors que cette première vague s’essouffle, quelques mots prononcés à la radio en 2008 vont mettre en mouvement une nouvelle génération de croyantes : « Le tout n’est pas d’avoir une jupe, c’est d’avoir quelque chose dans la tête », ironise alors l’archevêque de Paris, André Vingt-Trois, au micro de RCF, pour répondre à la question de l’ouverture aux femmes des ministères de lectrice ou d’acolyte. Pour la théologienne Anne Soupa et la journaliste Christine Pedotti, ces paroles sont un électrochoc. Ensemble, elles portent plainte pour déclaration sexiste auprès de l’Officialité, le tribunal ecclésiastique, et fondent le Comité de la Jupe. « Au départ, on s’est surtout battu contre l’invisibilité des femmes », raconte Anne Soupa, qui lutte par exemple contre l’exclusion des filles servantes d’autel, et monte un conclave des femmes en 2013. Christine Pedotti et elle refusent d’être marginalisées et militent de manière, pourrait-on dire, plus prudente, en se positionnant de l’intérieur.
La convergence des générations
Cette prudence, cependant, le Comité de la Jupe la met de côté quand éclatent en série, à la fin des années 2010, les scandales d’abus sexuels dans l’Église. « Nous avons approfondi notre position en exigeant fermement l’égalité complète, continue Anne Soupa. À partir de là, toute revendication intermédiaire, tel le diaconat féminin, m’apparaissait comme une gifle à la dignité des femmes. »
Dans le diocèse de Lyon marqué par l’affaire Barbarin, la théologienne présente sa candidature pour succéder à l’archevêque en 2020. La même année, son initiative est suivie par la création du collectif Toutes Apôtres !, qui porte la candidature de sept femmes, dont une personne trans, à des postes de prédicatrice laïque, diacre, curé, évêque ou nonce. Peu de temps après, Adeline Fermanian crée avec d’autres le groupe Féminisme en Église dans la paroisse Saint-Pierre de Montrouge, à Paris, et la collective Oh My Goddess ! lance son podcast Bonne Nouv.elle, « la parole inclusive du dimanche ».
« On assiste à une forme de convergence entre des générations plus anciennes qui radicalisent leurs positions et des initiatives plus jeunes qui se multiplient », explique Céline Béraud. Cette ébullition est portée par le renouvellement du féminisme s’opérant dans l’ensemble de la société avec MeToo. « Un féminisme plus attentif à la race, aux minorités et à d’autres formes d’intersectionnalités » rencontre une génération de catholiques « heurtés par les violentes mobilisations contre le mariage pour tous », rappelle la sociologue.
Du Comité de la Jupe à Magdala
Le Comité de la Jupe apparaît alors comme un point de ralliement, notamment pour Adeline Fermanian, dont le groupe Féminisme en Église est expulsé de sa paroisse après la célébration d’une messe inclusive, montée en épingle par l’extrême droite catholique, en 2022. La trentenaire devient coprésidente de l’association aux côtés de Sylvaine Landrivon en 2023, et Anne Soupa tire sa révérence. « Le Comité de la Jupe a trouvé suffisamment de jeunes pour prendre le relais, ce qui montre bien que le malaise est profond », conclut la théologienne. Même FHEDLES, le mouvement de la première heure, finit par se fondre dans l’association en 2024. Signe de son renouvellement, celle-ci prend le nom de l’apôtre des apôtres, Marie de Magdala, en 2025.
L’association reste intergénérationnelle. À Paris, dans un coin du VIIe arrondissement, elles sont une bonne vingtaine à se retrouver un lundi de mars pour leur rencontre mensuelle. Dans le cercle, qui ne cesse de s’élargir dans la soirée, certaines sont en colère « depuis très longtemps », quand d’autres viennent de « se prendre une claque ». Septuagénaires ou vingtenaires, paroissiennes bourgeoises ou néophytes modestes, les trajectoires sont plurielles. « Quand de nouvelles personnes frappent à notre porte, nous prenons le temps de préciser que nous arrivons de féminismes différents, souligne Pauline Fraize. Cela dit, la dynamique autour du changement de nom nous a permis d’adopter des positions très claires sur l’accueil inconditionnel des personnes LGBT ou le droit à l’avortement. » La question de l’ordination des femmes n’est en revanche pas tout à fait tranchée. « Il y a celles qui sont pour et les autres, qui militent pour une réforme complète des ministères », indique Clémence Pornon, responsable du pôle « militer » de l’association.
Divers chantiers contre le patriarcat
L’ordination ne règle pas tout, et les protestantes reformées en savent quelque chose. Jusqu’à ce qu’elle se forme sur l’accueil des personnes LGBT dans sa paroisse, Carolina Costa vivait « avec l’illusion que l’égalité était acquise ». La pasteure genevoise ouvre à ce moment les yeux : « Je me suis souvenue de ce conseiller paroissial qui m’appelait la “pastourelle”, et j’ai vu tout ce qui ne tournait pas rond dans nos paroisses, notamment en termes de répartition des tâches. » Bien que sa hiérarchie soit incomparable avec celle de l’Église catholique, l’Église protestante n’est pas exempte du sexisme ordinaire et reste aux prises avec les questions de genre. « Le grand sujet qui travaille l’Église protestante en ce moment et qui ne met pas tout le monde d’accord, c’est celui de la transidentité », avance l’historienne Lauriane Savoy, autrice de Pionnières. Comment les femmes sont devenues pasteures (Labor et Fides, 2023).
À Magdala, c’est la militance qui fait débat, « en se confrontant à la culture catholique de l’obéissance », pointe Christine. Beaucoup, cependant, viennent à l’association pour se former, constate la responsable du groupe de Tours. « On a besoin de redécouvrir ces femmes qui peuplent l’Écriture, ne serait-ce que pour répondre à ceux qui nous attaquent. » Aujourd’hui, Magdala cherche à se fédérer avec d’autres associations catholiques féministes dans le monde et prévoit d’organiser une rencontre en France l’été prochain.
« Nous ne souhaitons pas seulement nous battre contre une institution qui ne nous écoute pas », précise Pauline Fraize qui, après des années d’engagement en paroisse, ne supporte plus d’aller à la messe. « Nous voulons créer un nouvel espace pour que les femmes se sentent écoutées » et pour qu’elles puissent vivre une foi libérée. À cet égard, « les féministes chrétiennes sont aujourd’hui très soucieuses des questions liturgiques », remarque Céline Béraud. Elles n’hésitent plus à être créatives, pour vivre des célébrations inclusives. Car pour ces femmes maintenues au dernier rang de leur Église, Magdala est devenue une nouvelle communauté de foi.
Alix Champlon
Cet article est tiré du septième numéro du Cri. Pour découvrir notre magazine, plus d’hésitation, abonnez-vous !





