« Le Cri » : un des premiers chapitres de votre essai, « La Bataille culturelle » (Casterman, 2025), défend la nécessité de la joie militante. Quelle est la dernière victoire qui vous a donné de la joie ?
Blanche Sabbah : J’étais très heureuse du boycott lancé par les femmes, le « girlxcott » lors du dernier festival d’Angoulême. C’était une belle mobilisation, avec une solidarité entre des autrices primées, comme Anouk Ricard — le dernier grand prix du festival, qui aurait pourtant bénéficié d’une exposition — et des autrices jeunes et précaires, pour qui le risque pesant sur leurs ventes était bien plus menaçant. Cette lutte a apporté de la joie grâce aux alternatives qu’elle a créées. Les fêtes interconnectées ont produit un Angoulême décentralisé, des rencontres entre autrices et syndicats. Elles ont mis en avant la production féminine de la bande dessinée et donné un coup de projecteur sur nos conditions de travail. Et puis surtout, ça a été efficace : le festival a été annulé, la société 9e Art+, qui organisait Angoulême depuis des années, a été renvoyée et l’appel d’offres a été remporté par deux bêtes de meufs, Marie Parisot et Céline Bagot, qui est la créatrice du Pop Women Festival. Ça augure quelque chose de nouveau et de plus féministe pour la suite d’Angoulême, et ça, c’est une belle victoire de 2026.
Votre mère a des origines espagnoles catholiques et votre père est issu d’une famille juive séfarade. Avec quel rapport à la religion avez-vous grandi ?
Ma famille est athée. Elle s’est construite sur l’idée que l’amour était plus fort que le dogme ou les différences de confession. Le couple de mes parents en était la preuve. Ma mère m’a quand même transmis toute une culture biblique, et je me suis rendu compte en étudiant l’histoire de l’art que ce bagage était précieux pour décoder l’iconographie qui nous entoure. Par exemple, j’adore les églises. J’ai passé mes étés en Espagne à en visiter avec ma grand-mère, et je ne manque jamais de faire un tour dans la cathédrale de la ville où je me trouve. J’y vis des chocs esthétiques, et j’aime me laisser envahir par la solennité, l’immensité du lieu. Sans parler des vitraux, qui ressemblent à de la bande dessinée. Quant au judaïsme, puisque je suis juive de père, je me suis toujours sentie comme une impostrice. Pour autant, ma famille était invitée à toutes les fêtes et on a toujours été proche de cette culture-là. Aujourd’hui, je me sens chanceuse d’avoir cette double appartenance, de pouvoir faire dialoguer ces deux héritages.
Comment a évolué votre judéité ?
J’ai beau avoir grandi loin du religieux, je possède un nom juif et j’ai vécu l’antisémitisme toute ma vie. Ça fait partie intégrante de mon identité. J’ai déjà parlé de ma judéité, d’abord dans le cadre du féminisme, en signant une tribune contre Roman Polanski en 2020. Ses défenseurs nous traitaient d’antisémites pour avoir appelé au boycott du film J’accuse, puis participé au blocage des César avec le collectif Collages Féminicides Paris. Je l’ai mentionnée de nouveau au moment du Covid, quand des manifestants antivax invoquaient à la fois l’Holocauste pour se victimiser et des slogans complotistes antisémites. J’ai ressenti à ce moment-là le besoin d’en appeler à ma famille politique. De leur dire : « Eh oh, il y a forcément des Feujs parmi nous, qu’est-ce qu’on fait ? » J’ai réalisé que lorsqu’il n’y a pas moyen de l’instrumentaliser, l’antisémitisme mobilise peu. Après les attaques du 7 octobre et le début du génocide en Palestine, les questions d’antisémitisme ont pris une grande place dans le débat public, et elles ont été tordues dans tous les sens.
Dans votre essai, vous expliquez que dans la lutte culturelle qui se joue, les progressistes ont perdu la bataille de l’antisémitisme.
Sur le terrain de l’antisémitisme, c’est clairement le drapeau de l’extrême droite qui flotte. C’est elle qui a gagné la confiance du vote juif, dans une terrible inversion de la réalité. Ma famille politique n’a plus qu’à se remettre en question. Quels discours nous ont été confisqués ? Quels ont été nos angles morts sur l’antiracisme ? De mon côté, j’ai comme beaucoup ressenti un besoin de faire communauté et de politiser cet aspect de mon identité à partir de fin 2023. J’ai découvert le collectif ORAAJ [Organisation révolutionnaire antiraciste antipatriarcale juive, ndlr] et Notre Haggadah, j’ai participé à des shabbats féministes… Ça m’a apporté un peu de communauté et, de nouveau, beaucoup de joie.
Votre nouvelle bande dessinée, « La Cité des dames », mêle des références médiévales et religieuses dans un univers d’heroic fantasy. On y reconnaît Notre-Dame de Paris dans la cathédrale, ou Jeanne d’Arc dans la déesse dorée. Comment avez-vous pensé l’environnement religieux de cette épopée ?
J’ai eu envie de faire deux choses avec cette religion, que j’ai effectivement calquée sur le christianisme européen. D’abord, je voulais montrer qu’on pouvait vénérer une figure féminine et vivre tout de même dans une société patriarcale. Ce n’est pas parce qu’on adore une déesse qu’on respecte les femmes. Au contraire, être mises sur un piédestal peut nous desservir. L’une des héroïnes le souligne : ce n’est pas possible de donner des héritiers tout en restant vierge, ou d’être humaine et aussi pure que l’or ! On lui dit qu’elle blasphème, et on la frappe. En second lieu, je souhaitais que la spiritualité apparaisse tout de même comme un refuge. Dans le couvent où l’un des personnages se retrouve cloîtré, j’ai voulu faire éclore de la solidarité, de la sororité et de la lutte, à contre-courant de l’image d’oppression que l’on peut avoir de ces espaces.
La spiritualité est un refuge pour vous ?
Elle peut l’être, oui ! La spiritualité est pour moi une manière de voir le monde, et cela touche notamment à mon rapport au vivant. Manger le fruit d’un arbre qui nous donne de l’énergie, une femme qui accouche, je trouve ça magique. C’est aussi politique. Il faut remettre du sacré dans des choses dévalorisées ou objectivées par le capitalisme et le patriarcat, car cela rejoint très vite des problématiques sociales. Qui enfante ? Qui nourrit ? Qui soigne ? C’est exactement les questions que pose, à l’orée du XVe siècle, Christine de Pizan dans sa Cité des dames, dont j’ai repris le titre. Cette intellectuelle avant-gardiste ne critique pas l’Église. En revanche, elle n’hésite pas à s’attaquer aux clercs qui conspuent les femmes et leurs prétendues vicissitudes. « Qu’ils se taisent donc ! » écrit-elle à leur sujet.
Que souhaitiez-vous explorer en faisant évoluer un de vos personnages dans un couvent ?
C’était important pour moi qu’une partie de l’intrigue se joue dans un espace en non-mixité, avec différentes générations de femmes. On caricature souvent les relations féminines sous l’angle de la rivalité. Mon personnage n’y échappe pas. Mais j’ai voulu qu’elle découvre aussi l’amitié et la solidarité, pour lui permettre de faire communauté avec ses sœurs. Au cours des recherches pour ma BD, j’ai lu La Religieuse de Diderot, qui dépeint le cloître sous un aspect très sombre. Mais en travaillant sur Histoire de France au féminin [Casterman, 2023, ndlr] et Mythes et Meufs [Dargaud, 2022, ndlr], j’ai aussi réalisé que les femmes entraient au couvent parce qu’il s’agissait du seul endroit où elles pouvaient lire, écrire, chanter, jouer de la musique et éviter un mariage forcé. C’est le cas de sainte Soline, qui affirme être mariée au Christ pour échapper au Romain auquel elle est promise.
Dans « Mythes et Meufs », vous décryptez les légendes qui entourent des figures féminines tirées de la mythologie, de la culture populaire et de la Bible. Vous montrez comment leurs histoires ont été des outils d’oppression pour les femmes. Qu’est-ce que nous devons en faire aujourd’hui, de ces récits ?
On se les réapproprie ! La reine de Saba ou Judith ont certes des rôles de femmes fatales, de castratrices. Elles n’en restent pas moins des héroïnes qui jouent un rôle politique. Les mettre en lumière, c’est montrer qu’elles sont nombreuses à avoir eu une agentivité dans le récit biblique. J’aime cet exercice qui consiste à transformer un outil d’oppression en quelque chose d’émancipateur. À cet égard, je trouve que les féministes musulmanes et juives, telles que Yuna Visentin [professeure de lettres, autrice de « Spiritualités radicales », Divergences, 2024, ndlr] ou la sociologue Hanane Karimi [« Les femmes musulmanes ne sont-elles pas des femmes ? », Hors d’atteinte, 2023, ndlr] sont très inspirantes.
Pour gagner la bataille culturelle, les luttes féministes, antiracistes et écologiques ont-elles besoin de spiritualité ?
En préface de Spiritualités radicales, justement, la chercheuse Myriam Bahaffou rappelle que 85 % des êtres humains sont affiliés à une religion. C’est colossal ! Et c’est donc un non-sens, pour les partis qui se revendiquent du peuple, de faire fi du spirituel. De la même manière, on aurait tort dans nos luttes progressistes de s’en désintéresser. Dans une chronique, Cyril Dion a parlé de « lutte enchantée ». J’apprécie ce terme qui, étymologiquement, se rapproche de la sorcellerie, qui évoque le charme et la magie. Je suis une lectrice de Starhawk. D’origine juive, cette autrice américaine se dit néopaïenne et pratique une spiritualité écolo. Je ne me considère pas comme une sorcière. En revanche, je suis convaincue que mettre du beau, de la poésie et de l’onirisme dans les combats qu’on porte peut nous aider à faire advenir un monde meilleur.
Quelles batailles culturelles sont à mener dans nos communautés religieuses ?
Alors qu’on pensait avoir réglé la question dans les années 1970, les débats anti-IVG sont de nouveau d’actualité. Ils sont relayés par l’extrême droite et une certaine frange catholique. Ce serait génial qu’il existe une parole libérée et engagée pro-choix de la part des communautés religieuses. Ça permettrait de couper l’herbe sous le pied de beaucoup de gens de très mauvaise foi, qui se cachent derrière des idéaux religieux plus ou moins sincères pour promouvoir une vision masculiniste du monde. Pour moi, la première bataille se joue là : sur le féminisme en général, et notamment sur les droits reproductifs. On a besoin de vous sur ce coup-là !
Cet article est tiré du huitième numéro du Cri. Pour découvrir notre magazine, plus d’hésitation, abonnez-vous !





