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Blandine Chelini-Pont : «Pour les fondamentalistes, Trump est choisi par Dieu»

Sous le second mandat de Donald Trump, le nationalisme chrétien s’est imposé comme la matrice idéologique de la droite républicaine. Professeure d’histoire contemporaine à l’université d’Aix-Marseille et chercheuse associée au CNRS, Blandine Chelini-Pont retrace soixante-dix ans d’un projet politique arrivé au pouvoir.

Publié le 1 juillet 2026
Entouré de pasteurs évangéliques, Donald Trump prie pour que les bombes larguées sur l'Iran atteignent leurs cibles, le 5 mars 2026. © Evan Vucci/AP/SIPA.

« Le Cri » : comment la droite chrétienne est-elle devenue un acteur politique majeur aux États-Unis ?

Blandine Chelini-Pont : L’origine du conservatisme politico-religieux actuel remonte à l’après-guerre. Il est constitué en grande partie par des penseurs catholiques entre les années 1950 et 1960, minoritaires aussi bien dans le champ intellectuel américain qu’au sein de la famille catholique, plutôt acquise au camp démocrate. Ces auteurs réorientent progressivement – avec d’autres acteurs – les fondamentaux du Parti républicain. Ce dernier, avant les années 1950, n’était pas conservateur, encore moins conservateur religieux.

Dans le contexte de la guerre froide, farouchement anticommunistes, les premiers conservateurs dénoncent l’État-providence, qu’ils considèrent comme la manifestation d’un socialisme conduisant à la dégradation puis à la perte des libertés. Dans les années 1960-1970, ils s’orientent vers la défense des valeurs chrétiennes face à l’essor des libertés sexuelles, du féminisme, la dépénalisation de l’avortement et la nouvelle gauche (la New Left). Élément propre de leur pensée, ils affirment que l’originalité des États-Unis ne se situe pas tant dans la réalisation de la démocratie libérale que dans l’accomplissement de la grande tradition politique et chrétienne de l’Occident.

L’arrêt de la Cour suprême qui, en 1973, interprète l’avortement comme un élément du Right to Privacy [le droit au respect de la vie privée, ndlr] et en interdit donc l’interdiction, conduit ce mouvement politico-religieux à un autre seuil. Une nébuleuse interchrétienne se forme alors et se donne pour objectif de faire du Parti républicain le relais de ses thématiques et de le transformer en parti chrétien. Il lui faut une vingtaine d’années pour parvenir à ses fins et que le parti défende des propositions issues de la droite chrétienne sur l’avortement, la défense de la famille ou l’homosexualité.

Pour ces courants, les changements culturels induits par la libération sexuelle menaçaient l’identité des États-Unis. Il fallait donc réaffirmer la vraie nature de la Constitution et des institutions américaines. Dans les années 1990, ils mènent une bataille très dure contre Bill Clinton, et l’on voit se mettre en place un rapport « guerrier » au Congrès, où l’adversaire est combattu comme un ennemi mortel. Cette transformation est incarnée par Newt Gingrich, président de la Chambre des représentants de 1995 à 1999. Enfin, l’élection de George W. Bush, en 2000, marque l’intégration de ces courants dans la campagne présidentielle.

Dans les années 2010, Barack Obama est l’épouvantail des conservateurs, en raison de ses mesures pour l’inclusion, l’immigration, la couverture maladie (qui inclut la contraception dans les remboursements), de sa politique extérieure, notamment son grand accord nucléaire avec l’Iran… Avec l’arrivée de Trump s’opère une synthèse que les analystes ont appelée « nationalisme chrétien », avec une dimension populiste nouvelle.

Depuis, la lutte contre le libéralisme est devenue une lutte contre les liberals, ces « élites sans conscience » qui détruiraient les États-Unis et imposeraient au peuple leur idéologie anti-américaine. Sous la présidence de Joe Biden, de 2021 à 2025, s’est ajoutée à ce programme une grande croisade contre le « wokisme ». Il est malheureusement probable que celle-ci ait été bien accueillie par les électeurs.

Ce « nationalisme chrétien » dont vous parlez, qui a sous-tendu le premier mandat de Donald Trump, qu’est-ce que c’est exactement ?

Sous le premier mandat de Trump, une nouvelle pensée politique synthétise les divers courants conservateurs dans un mouvement commun (conservateurs chrétiens, nationaux-conservateurs, alt-right) que les analystes ont nommé le national-christianisme ou nationalisme chrétien. Ce courant a parlé du retour de la « vraie Amérique », celle du peuple américain chrétien aux valeurs religieuses, auquel les libéraux imposeraient leurs normes. Il s’appuie sur une notion américaine assez ancienne et ancrée, celle de l’Alliance : avec les États-Unis, Dieu aurait choisi sa nouvelle nation pour lui être loyale, ce qui justifierait que les chrétiens reprennent le pouvoir avec Trump.

Qu’est-ce qui a changé depuis 2025, avec le retour de Trump pour un second mandat ?

La situation a pris une tournure plus dramatique ou dramatisée, avec une hostilité croissante contre le « wokisme ». À mesure que les démocrates faisaient de l’inclusion des minorités un enjeu politique majeur, les républicains l’ont désignée comme l’ennemie mortelle des États-Unis, la manifestation de la tyrannie des libéraux, qui obligeraient la société à se plier à leurs idées.

Cette lutte a consisté à affirmer une résistance culturelle, voire religieuse, à un ennemi concret. À travers elle, on a construit une rhétorique faisant des libéraux la source de tous les maux et de toutes les exaspérations aux États-Unis, des impôts trop élevés à l’enseignement du genre dans les écoles, en passant par le politiquement correct. Le coup de génie de ce courant, c’est d’avoir réussi à croiser ces dénonciations avec la notion de liberté d’expression, conçue comme le fait de pouvoir dire ce qu’on veut sans être « fact-checké » par des médias orientés et de laisser le peuple s’exprimer sans filtre. Il faut noter ce renversement : là où la démocratie américaine défend traditionnellement le droit de la minorité opprimée, les composantes chrétiennes du trumpisme se sont réapproprié cet argument pour se déclarer discriminées par les liberals.

Comment Trump lui-même fonctionne-t-il comme point de convergence de courants très différents ?

Dans la « synthèse » du second mandat de Donald Trump, c’est sa personne même qui est le lieu de la convergence. Pour les fondamentalistes, il est choisi par Dieu. Pour les nationaux-conservateurs, c’est l’incarnation de l’identité américaine. Pour les post-libéraux, les plus intellectuels de cette coalition, il incarne la démocratie de l’ordre. Une démocratie moins libérale, impériale, voire bonapartiste. Si Donald Trump démontre qu’il n’est plus la synthèse espérée de tous ces espoirs, la coalition se trouve en danger d’éclatement. La guerre en Iran en offre la démonstration, elle qui met en évidence les incompatibilités et les oppositions internes de ces mouvements. Si l’on s’aperçoit que la concentration sur la personne du président ne fonctionne plus et qu’il ne correspond plus aux attentes, la déception pourrait entraîner une reconfiguration politique.

Ces courants visent-ils à soumettre le temporel au spirituel, ce qu’on appellerait une théocratie ? Si oui, est-ce réellement possible ? Ou existe-t-il des garde-fous, des contre-pouvoirs opérants ?

À titre personnel, je ne crois pas du tout au scénario de La Servante écarlate [roman de Margaret Atwood publié en 1985, mettant en scène une théocratie où les femmes sont séquestrées par un État totalitaire pour la perpétuation de « l’espèce », ndlr]. Il y a de nombreux obstacles. Malgré l’imperfection du système bipartisan, il en existe encore une moitié (les démocrates) toujours présente, d’une grande diversité et insistant sur les dangers que la nouvelle direction des républicains derrière Trump fait courir à la démocratie. Cette critique s’amplifie et se répand.

Les mobilisations populaires, notamment contre l’ICE [la police de l’immigration américaine, ndlr] et la guerre en Iran, rappellent que la rue reste un contre-pouvoir aux États-Unis. Le système judiciaire fédéral a également suspendu de nombreux décrets présidentiels. Il me semble que l’armée, quant à elle, peut être un autre contre-pouvoir. Il existe une tradition de loyauté à la Constitution. Depuis la nomination de Pete Hegseth comme secrétaire à la Défense, celui-ci a décapité trois fois l’état-major, ce qui traduit une forme d’inquiétude sur le non-alignement des hauts gradés. Quand Trump a voulu utiliser la Garde nationale pour faire revenir l’ordre dans plusieurs villes, des juges fédéraux ont estimé qu’il avait outrepassé ses pouvoirs, et nombre d’anciens militaires, au sein du Parti démocrate, lui tiennent tête.

Propos recueillis par Grégoire Laurent et Mikaël Faujour

Cet article est tiré du huitième numéro du Cri. Pour découvrir notre magazine, plus d’hésitation, abonnez-vous !

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