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Sainte Lucie de Syracuse : la martyre qui a inventé le consentement sexuel 

Au IVe siècle, sainte Lucie de Syracuse affirme qu’un corps n’est pas souillé par un viol si l’esprit ne consent pas. Une intuition chrétienne décisive, longtemps transmise puis oubliée, et enfin occultée par une certaine théologie du mariage. 

Publié le 29 juillet 2026
Illustration de Sarah Bouillaud

Le 6 novembre 2025, la notion de consentement a été intégrée à la définition juridique du viol dans le code pénal français. C’est l’aboutissement d’un long combat dans l’histoire moderne du droit, mais ses racines philosophiques sont encore plus lointaines. En effet, cette exigence a été formulée la première fois il y a plus de quinze siècles dans un contexte spécifique : l’expérience de la violence sexuelle des premières communautés chrétiennes. Sa formulation la plus ancienne se trouve dans la mémoire orale puis écrite de la plus importante « vierge martyre » du calendrier des saints, sainte Lucie de Syracuse, tuée au début du IVe siècle, au cours des derniers déchaînements de violence romaine contre l’Église naissante.  

Amenée devant le procureur impérial qui lui reproche de ne pas participer aux sacrifices du culte civique, la jeune femme réplique que le sacrifice qui plaît à Dieu, c’est de subvenir aux besoins des pauvres, ce qu’elle passe déjà ses journées à faire. Telle Jeanne d’Arc à son procès, elle riposte ainsi à toutes les questions de son accusateur. Celui-ci fut ébahi par son assurance, que Lucie attribue à la présence du Saint-Esprit, dont elle se considère le temple vivant. Le procureur la menace alors de lui faire perdre ce Saint-Esprit en la faisant violer par ses hommes afin de la rendre impure et impropre à accueillir la divinité en elle. 

Ainsi, la controverse finale de la sainte et du procureur païen ne porte pas sur le monothéisme ou la divinisation de l’Empereur, mais sur une définition de la violence sexuelle, que sainte Lucie refuse d’assimiler aux promiscuités impures comme l’adultère, car, dit-elle :  « Nunquam inquinatur corpus nisi de consensu mentis » (le corps n’est pas souillé lorsque l’esprit ne consent pas). C’est la première fois, en Occident, qu’on a plaidé pour une définition de la violence sexuelle fondée sur la notion de consentement. Nous sommes aux alentours de l’an 304, et après une série de miracles empêchant le viol de se produire, puis après avoir communié une dernière fois à l’Eucharistie, la jeune femme est condamnée à la décapitation. 

L’héritage puis l’oubli 

L’authenticité des récits de martyres des communautés chrétiennes persécutées est bien sûr invérifiable et nul historien ne pourra jamais rencontrer la véritable Lucie qui se cache derrière la légende de Syracuse. Ce qui peut être en partie attesté, ce sont les voies de transmission par lesquelles le souvenir de la jeune sainte a traversé les générations. Au cours du premier millénaire, c’est la liturgie qui a assuré ce rôle : chaque 13 décembre, pour la fête de la sainte Lucie, la voix de l’Église a répété le dernier discours de la victime à son bourreau. Cette réalité saisissante mérite qu’on prenne le temps de se la représenter : pendant des siècles, chaque année, à travers toute la chrétienté, on a chanté (en grégorien, ce qui ne gâte rien) une définition du viol construite sur la notion de consentement sexuel. 

Cette habitude s’est perdue dans les bouleversements du chant grégorien de la fin du Moyen Âge, mais, entre-temps, elle a pu inséminer deux œuvres majeures de l’histoire chrétienne. La première est La Légende dorée du dominicain Jacques de Voragine, qui a fixé par écrit le récit et le discours de sainte Lucie tels qu’ils sont parvenus jusqu’à nous. La deuxième est la Somme théologique d’un autre dominicain, saint Thomas d’Aquin, qui a exercé une influence à nulle autre pareille dans l’histoire théologique du christianisme, et qui s’appuie systématiquement sur l’autorité de la sainte de Syracuse pour aborder les questions de violences sexuelles et défendre la dignité des personnes victimes. 

Malheureusement, l’Église de l’époque moderne s’est éloignée de son héritage en valorisant des modèles de « martyres de la chasteté » qui préfèrent la mort au déshonneur du viol. Il faut dire qu’alors, l’expérience des premiers chrétiens confrontés à toutes formes d’oppressions est bien éloignée d’une Église institutionnelle marquée par mille ans de compromissions avec les puissances de ce monde. D’autre part, le discours théologique sur le consentement a été monopolisé par la théologie du mariage qui se développe à partir du milieu du Moyen Âge. 

L’idée reçue selon laquelle l’Église aurait d’abord valorisé la notion de consentement dans le cadre de la théologie du mariage est toujours d’actualité. En réalité, la pensée chrétienne a d’abord valorisé le consentement, non pas pour penser le mariage, mais bien pour penser la violence sexuelle. Le développement de la théologie du mariage – qui a par ailleurs produit de belles profondeurs –, aura finalement entraîné un enfermement de la notion de consentement dans l’instant du sacrement célébré devant l’autel, et une perte, pour la tradition chrétienne, de ses propres richesses à ce sujet. Cet exemple dramatique doit alerter toutes les traditions religieuses sur le danger qu’il y a à réduire la pensée sur la sexualité à la pensée du mariage, alors que l’histoire sainte recèle bien d’autres trésors à ce propos. 

Matthieu Poupart


Cet article est tiré du neuvième numéro du Cri. Pour découvrir notre magazine, plus d’hésitation, abonnez-vous !

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