L’héritage puis l’oubli
L’authenticité des récits de martyres des communautés chrétiennes persécutées est bien sûr invérifiable et nul historien ne pourra jamais rencontrer la véritable Lucie qui se cache derrière la légende de Syracuse. Ce qui peut être en partie attesté, ce sont les voies de transmission par lesquelles le souvenir de la jeune sainte a traversé les générations. Au cours du premier millénaire, c’est la liturgie qui a assuré ce rôle : chaque 13 décembre, pour la fête de la sainte Lucie, la voix de l’Église a répété le dernier discours de la victime à son bourreau. Cette réalité saisissante mérite qu’on prenne le temps de se la représenter : pendant des siècles, chaque année, à travers toute la chrétienté, on a chanté (en grégorien, ce qui ne gâte rien) une définition du viol construite sur la notion de consentement sexuel.
Cette habitude s’est perdue dans les bouleversements du chant grégorien de la fin du Moyen Âge, mais, entre-temps, elle a pu inséminer deux œuvres majeures de l’histoire chrétienne. La première est La Légende dorée du dominicain Jacques de Voragine, qui a fixé par écrit le récit et le discours de sainte Lucie tels qu’ils sont parvenus jusqu’à nous. La deuxième est la Somme théologique d’un autre dominicain, saint Thomas d’Aquin, qui a exercé une influence à nulle autre pareille dans l’histoire théologique du christianisme, et qui s’appuie systématiquement sur l’autorité de la sainte de Syracuse pour aborder les questions de violences sexuelles et défendre la dignité des personnes victimes.
Malheureusement, l’Église de l’époque moderne s’est éloignée de son héritage en valorisant des modèles de « martyres de la chasteté » qui préfèrent la mort au déshonneur du viol. Il faut dire qu’alors, l’expérience des premiers chrétiens confrontés à toutes formes d’oppressions est bien éloignée d’une Église institutionnelle marquée par mille ans de compromissions avec les puissances de ce monde. D’autre part, le discours théologique sur le consentement a été monopolisé par la théologie du mariage qui se développe à partir du milieu du Moyen Âge.
L’idée reçue selon laquelle l’Église aurait d’abord valorisé la notion de consentement dans le cadre de la théologie du mariage est toujours d’actualité. En réalité, la pensée chrétienne a d’abord valorisé le consentement, non pas pour penser le mariage, mais bien pour penser la violence sexuelle. Le développement de la théologie du mariage – qui a par ailleurs produit de belles profondeurs –, aura finalement entraîné un enfermement de la notion de consentement dans l’instant du sacrement célébré devant l’autel, et une perte, pour la tradition chrétienne, de ses propres richesses à ce sujet. Cet exemple dramatique doit alerter toutes les traditions religieuses sur le danger qu’il y a à réduire la pensée sur la sexualité à la pensée du mariage, alors que l’histoire sainte recèle bien d’autres trésors à ce propos.
Matthieu Poupart
Cet article est tiré du neuvième numéro du Cri. Pour découvrir notre magazine, plus d’hésitation, abonnez-vous !






