M

Newsletter

Tous les numéros

Qui sommes-nous

Contact

Réseaux sociaux

Informations

Mentions légales

Le Cri, le média Chrétien, radical et joyeux

À Lyon, l’extrême-droite catholique à l’assaut du Simone

Créé pour faire dialoguer les différentes sensibilités du catholicisme lyonnais, le café Le Simone est devenu, en quelques années, un lieu fréquenté par la mouvance identitaire. « Le Cri » révèle qu’Academia Christiana y a désormais ses entrées. Récit d’un basculement discret.

Publié le 10 août 2026
Photo : Adrien Giraud

De la bière, du saucisson et quelques vestes Barbour malgré la chaleur de ce début mai : la scène ressemble à n’importe quelle réunion de la droite radicale lyonnaise. Plus surprenant est le lieu, le café Le Simone, rue Vaubecour, dans le IIe arrondissement de Lyon.

Le 5 mai, une trentaine de personnes s’y retrouvent pour une conférence consacrée à la « Nouvelle Droite ». Dans le public, plusieurs participants à la marche organisée en février en hommage au militant nationaliste Quentin Deranque, ainsi que des habitués de la Marche pour la vie. À la tribune, le journaliste Xavier Eman, plume de la revue Éléments et figure de la presse d’extrême droite, déroule son exposé devant un public conquis. La soirée est organisée par l’antenne lyonnaise d’Academia Christiana, mouvement catholique identitaire connu pour ses universités d’été. « Contrairement à d’autres groupes de la mouvance, influencés par le néopaganisme, Academia Christiana revendique son identité chrétienne et se perçoit comme engagé dans une guerre culturelle », résume Alain Chevarin, auteur de Lyon et ses extrêmes droites (Lanterne, 2020). Officiellement, le Simone n’a rien à voir avec l’événement. Ses responsables parlent d’une « soirée privée ». Mais cette conférence apparaît surtout comme le dernier épisode d’une transformation plus profonde.

À l’origine, le Simone racontait une tout autre histoire. Ouvert en 2016 par les Altercathos, une association d’étudiants catholiques, le lieu se voulait un espace de dialogues entre les différentes sensibilités de l’Église. Son nom rend hommage à Simone Weil, philosophe, militante révolutionnaire, et résistante. « L’idée était de faire discuter des catholiques qui ne se parlaient plus », se souvient le cofondateur Paul Colrat. Conservateurs, progressistes, pratiquants engagés ou simples curieux : chacun devait pouvoir trouver sa place.

Cours de dessin, soirées poésie, cafés pour les personnes sans domicile fixe : le Simone cherche à s’ouvrir à la ville plutôt qu’à cultiver un entre-soi confessionnel. Son modèle économique repose sur les adhésions, les consommations, le coworking et la location d’espaces. Un projet davantage culturel que militant, à la différence du Dorothy, né en 2017 à Ménilmontant. Inspiré par le Simone, ce tiers-lieu parisien s’en distingue toutefois par son modèle sans espace de coworking : « Contrairement au Simone, le Dorothy est situé dans un quartier populaire, c’est un lieu d’accueil inconditionnel en journée, où des personnes migrantes ou en situation de précarité peuvent venir. Cela n’attire donc pas le même public de startupeurs », résume son ex-président, Alexis Lemétais. Le lieu affiche aussi plus clairement sa ligne face à l’extrême droite : « Nous sommes très vigilants sur le profil des conférenciers. On peut mettre des vétos si les intervenants ne rentrent pas dans la ligne du Dorothy. Ça protège le lieu de la tendance prise par le Simone », poursuit-il.

Fragilité financière

Pendant longtemps, le café lyonnais est pourtant resté éloigné des réseaux les plus radicaux. En 2024 encore, l’association refusait d’accueillir Sophia Polis, une association proche d’Academia Christiana. « On ne se sentait pas à l’aise avec leur ligne », se souvient son ancien président Jérôme Moreau.

Mais la pandémie est passée par là. Fragilisé financièrement, le café change de mains au printemps 2024. Deux habitués, Geoffroy Delacommune et Étienne de Saint Victor, en ont repris les commandes. Leur ambition : faire du Simone « un lieu de débats et d’ouverture ». « Ils avaient une sensibilité de droite assumée, mais pas de projet politique clairement formulé », précise l’ancien président.

Avant son départ, le Simone aurait bénéficié d’un soutien financier de la fondation Stella Domini, une structure notamment engagée dans le combat contre l’avortement. Stella Domini participe « activement » à la Nuit du bien commun, une soirée fondée par des proches du milliardaire d’extrême-droite Pierre-Édouard Stérin. « On ne savait pas vraiment ce qu’il y avait derrière. Ça ne change rien à la ligne du café », assure une bénévole.

Le tournant devient visible début 2025. Le 19 février, une conférence de Matthieu Lavagna intitulée « Quels arguments rationnels contre l’avortement ? » provoque une manifestation du collectif féministe français Nous Toutes et du Planning familial. Deux semaines plus tard, le médecin René Ecochard intervient sur le thème de son livre Homme, femme… ce que nous disent les neurosciences (Artège, 2022). L’universitaire y défend une vision essentialiste des sexes et conteste la réalité de la transidentité. À l’intérieur du Simone, les critiques montent.

Le collectif féministe catholique Magdala Lyon, qui tient alors ses réunions dans le café, dénonce une programmation donnant de plus en plus de place à des discours conservateurs et à des intervenants issus de la droite radicale. Après des prises de position relayées dans les médias Rue 89 Lyon et Médiacités, le groupe est exclu du lieu. Plusieurs opposants à cette nouvelle orientation quittent aussi l’association. « Pour certains, le Simone avait été tenu trop longtemps par des “gauchistes” qui empêchaient certains sujets d’être abordés », analyse une ancienne membre. « L’idée était désormais de rééquilibrer les choses au nom de la liberté d’expression. »

En novembre dernier, le café accueille une soirée privée de la Cocarde, syndicat étudiant d’extrême droite. L’invité est Rodolphe Cart, proche de la mouvance néofasciste du GUD selon le média en ligne StreetPress. Quelques semaines auparavant, le Simone recevait déjà plusieurs figures gravitant dans les sphères conservatrices et identitaires.

La logique a changé de nature : « On n’est plus dans le débat d’idées. On met à disposition un lieu pour des groupes radicaux. Pour eux, le Simone représente une prise de guerre : un espace, autrefois perçu comme de gauche, et désormais disponible », poursuit l’ancienne membre. « Ce qui m’inquiète, c’est que je ne vois pas de réaction au sein de l’équipe actuelle », regrette Églantine de Thuy, qui a été membre du CA du Simone jusqu’en avril 2025. Marie-Hélène Lafage, l’une des fondatrices, y voit moins une adhésion qu’un aveuglement politique. « Beaucoup de gens ne mesurent pas ce que représentent des organisations comme Academia Christiana. L’extrême droite prospère aussi grâce à ce flou. » Au sein de l’association, pourtant, peu de voix contestent cette évolution.

« Jeu dangereux »

Une question demeure alors : comment un café créé pour faire dialoguer les différentes familles du catholicisme lyonnais est-il devenu, en l’espace de quelques années, l’un des lieux de sociabilité de la mouvance identitaire locale ? Le Simone continue d’organiser des ateliers de dessin, des lectures de poésie et des actions solidaires. Mais derrière les murs de la rue Vaubecour, l’atmosphère a changé.

Plusieurs membres actuels du conseil d’administration assurent ne pas avoir été informés de l’organisation de ces soirées privées et avoir été dupés par la personne ayant fait la réservation. Des discussions au sein du CA sont prévues pour revoir le fonctionnement des soirées privées.

En coulisses, certains pointent toutefois la stratégie du président. « La réalité, c’est qu’il faut faire tourner le café et faire rentrer de l’argent. Geoffroy joue à un jeu dangereux », confie l’un d’eux sous couvert d’anonymat. « Il connaît des gens dans ces cercles et tout cela se fait entre amis. Mais il n’y a pas une volonté assumée de transformer le Simone en vitrine identitaire. » Joint par téléphone, Geoffroy Delacommune conteste avoir invité Academia Christiana et rappelle qu’il ne s’agissait que d’une « soirée privée », avant de mettre fin à notre échange.

Pour Paul Colrat, compagnon des débuts, le Simone s’est bel et bien éloigné de son esprit originel : « C’est un lieu qui a offert une respiration politique à toute une nouvelle génération de catholiques. Aujourd’hui, on voit qu’une forme de naïveté et de complaisance envers l’extrême droite menace cette histoire. »


Cet article est tiré du neuvième numéro du Cri. Pour découvrir notre magazine, plus d’hésitation, abonnez-vous !

Cette enquête a été réalisée avec le concours du Fonds pour une presse libre dans le cadre de l’appels à projets « Extrême droite : enquêter, révéler, démonter ». Plus d’infos sur le site du FPL : https://fondspresselibre.org

À lire aussi

Religions

Sainte Lucie de Syracuse : la martyre qui a inventé le consentement sexuel 

Au IVe siècle, sainte Lucie de Syracuse affirme qu’un corps n’est pas souillé par un viol si l’esprit ne consent pas. Une intuition chrétienne décisive, longtemps transmise puis oubliée, et enfin occultée par une certaine théologie du mariage. 

Édito

Comme je vous ai aimés : l’édito du n°9

La religion est trop souvent un carcan pour nos vies amoureuses et sexuelles, quand elle n’est pas le catalyseur de l’homophobie, comme au moment de la Manif pour tous en 2013. Dans ce numéro nous avons tendu l’oreille à ces récits de vies abîmées par les jugements et condamnations, mais aussi à ceux où la foi est vecteur d’émancipation. Aimer, et devenir libres : tout un programme auquel le Christ nous appelle.

 

 

Édito

Sexe et religions, inédit de Joseph Andras… le sommaire du numéro d’été

Découvrez le sommaire de notre dernier numéro !

International

Blandine Chelini-Pont : «Pour les fondamentalistes, Trump est choisi par Dieu»

Sous le second mandat de Donald Trump, le nationalisme chrétien s’est imposé comme la matrice idéologique de la droite républicaine. Professeure d’histoire contemporaine à l’université d’Aix-Marseille et chercheuse associée au CNRS, Blandine Chelini-Pont retrace soixante-dix ans d’un projet politique arrivé au pouvoir.

Voir tout

Newsletter : Pour suivre et recevoir l’actualité du Cri

Une newsletter pour ne rien rater de nos meilleurs contenus gratuits, et suivre les nouvelles du Cri !