« Le Cri » : Vous ne parlez de votre foi que par petites touches. Est-ce par pudeur ?
Ovidie : Je n’en parle pas parce que je pense que ce ne serait pas compris. J’ai décidé de ne plus l’évoquer au moment de la Manif pour tous. Autour de moi, on était tous meurtris par les horreurs qu’on entendait. Il faut se rappeler la remise en question des capacités maternelles et paternelles des personnes concernées. C’était d’une violence inouïe. Tout le monde autour de moi était dans un rejet viscéral du christianisme. Je ne vois pas comment il pouvait en être autrement. Le protestantisme, en France, ce n’est pas grand monde. L’Église réformée française s’était fendue d’une lettre qui disait en substance : pour nous, le mariage, de toute façon, ce n’est pas un sacrement, donc démerdez-vous, ce n’est pas à nous de dire ce que vous devez faire. Pourtant, la plupart des gens autour de moi ne faisaient pas la différence entre catholiques et protestants. Parler publiquement de ma foi aurait été inaudible, ce serait revenu à faire partie du clan des traîtres. Une fois, de temps en temps, je glisse un ou deux mots là-dessus, à des doses homéopathiques.
D’où vient votre foi ?
C’est une conversion tardive. J’ai été baptisée à 27 ans. Ça a commencé à me travailler au début de ma vingtaine. Après quelques années de réflexion, je me suis dit que j’allais me faire baptiser à l’Église réformée de France. Mes parents ne sont pas croyants. Ils sont même ultra-laïcards. Quand j’étais ado, j’étais dans un rejet de la religion. La foi m’est venue de nulle part, comme une espèce d’évidence. Par curiosité, j’ai relu le Nouveau Testament. Je me suis dit : tiens, il y a certaines choses qui résonnent plus que je ne le pensais. Après, j’ai creusé. La figure du Jésus politique m’intéressait. C’était quelques années après la série Corpus Christi de Jérôme Prieur et Gérard Mordillat, qui allait à la recherche de ce Jésus politique. Ça m’a fascinée. J’avais la sensation que tout ce qu’on m’avait appris là-dessus était à côté de la plaque.
Vous êtes une lectrice de Jacques Ellul, qui est à la fois théologien et philosophe, anarchiste et protestant. Comment l’avez-vous découvert ?
Je me suis définie comme anarchochrétienne avant de lire Jacques Ellul. Je l’ai découvert en discutant avec mon ami Tancrède Ramonet [réalisateur de la série « Ni Dieu ni maître, une histoire de l’anarchisme » sur Arte et coauteur d’Ovidie pour des séries documentaires, ndlr]. Je lui ai demandé de m’aider à trouver des textes. Pour moi, c’était une évidence que le christianisme était un anarchisme. Tancrède m’a dit de creuser Ellul. J’ai lu Anarchie et Christianisme, qui mériterait d’être mis à jour. Il y avait toute une réflexion sur l’égalité, le rapport à la violence. Ça m’a confortée dans l’idée qu’il était possible d’être à la fois chrétienne et anarchiste, ce qui, franchement, ne court pas les rues.
Avez-vous une pratique religieuse ?
Je suis non pratiquante. Ce n’est pas faute d’avoir été bien accueillie par la communauté, au moment du baptême. Mais j’avoue que je n’y vais pas le dimanche matin. Je ne sais pas trop pourquoi. Je pense que c’est la situation de groupe qui m’angoisse. Pourtant, un peu d’égrégore me requinquerait de temps à autre, pour restaurer un sentiment d’appartenance qui s’est brisé. Ma fille, à un moment, a eu une espèce de crise mystique. Elle y allait tous les dimanches. C’est moi qui l’ai fait baptiser, elle devait avoir un an. Puis ça lui est passé. Elle est non binaire, elle a un rapport au christianisme qui est aussi un peu conflictuel.
Dans votre dernier essai, « Slut shaming » (La Découverte, 2026), vous prenez vos distances avec le « féminisme pro-sexe » que vous avez longtemps incarné. Pourquoi ?
J’ai trouvé qu’en octobre 2017, au moment de MeToo, les pionnières du féminisme pro-sexe s’étaient distinguées par leur silence assourdissant. Celles qui ont pris la parole étaient très peu nombreuses. Les seules qui l’ont fait ont dit d’énormes conneries. À ce moment-là, on n’avait plus envie de parler de sexualité en des termes joyeux. On avait envie de partager ce qu’il y a de plus douloureux dans la sexualité, ou plutôt dans la domination, l’humiliation. Ce n’était pas une question de sexe. Il s’agissait de dénoncer le patriarcat. Je crois que le féminisme pro-sexe, après quarante ans, est arrivé au bout de quelque chose. Ce qui était révolutionnaire dans les années 1980 l’est beaucoup moins aujourd’hui. Depuis une quinzaine d’années, je suis entrée dans un temps important de déconstruction. J’ai connu une crise dans ma foi, et j’ai pris conscience que je voulais me concentrer sur toutes les injonctions faites aux femmes, tout ce qu’on s’impose, tout ce qu’on nous impose. Je suis toujours dans cette déconstruction, sauf que j’ignore encore comment on reconstruit derrière. Je dispose de pistes de réflexion, mais je ne vois pas comment réinjecter ce « sex is fun » qui était le mot d’ordre du féminisme pro-sexe.
Vous avez entamé il y a quelques années une « grève du sexe », comme vous le racontez dans votre livre « La Chair est triste hélas » (Julliard, 2023). Qu’est-ce que cette décision a changé dans votre vie ?
Il y a quand même eu, depuis, deux coups de canif dans le contrat. Je ne me suis jamais interdit le sexe. Je trouve ça nul, c’est tout. Il n’y avait pas de rédemption là-dedans, c’était une grève politique de l’hétérosexualité en tant que système. Je ne voulais plus me soumettre aux injonctions, que je trouve infiniment usantes. Être une femme, c’est un job à plein temps et ça fait mal aussi – physiquement. Avec ma grève, je souhaitais me débarrasser de tout ça, et il y a eu plein de bienfaits. D’abord, je n’ai jamais été aussi productive que ces dernières années. Je n’ai jamais fait autant de films, de séries, de livres. J’ai énormément travaillé. J’ai pris l’habitude de ne plus m’épiler. Je mange plus à ma faim. J’ai moins peur de vieillir. En fait, j’ai gagné du temps. C’est tellement précieux. Et puis je n’ai plus fait de cystites depuis à peu près aussi longtemps qu’a commencé ma grève. Et je dors mieux. Au début, ça fait bizarre de dormir seule, mais j’ai en réalité gagné en qualité de sommeil.
« Il n’y a que les sœurs et les putains qui changent de nom et finissent, à terme, par se tenir loin des hommes et de leur violence », écrivez-vous dans « La Chair est triste hélas ». Vous sentez-vous proche des religieuses qui font vœu de chasteté ?
Elles ont toute ma sympathie. Il ne faut pas romantiser non plus, c’est évident. Mais quand je les vois faire du miel ou du fromage dans leur étable, je me dis que j’irais bien vivre avec elles, dans une société en non-mixité, sans que personne ne vienne nous emmerder. Je sais bien que tout n’est pas si rose, que tout n’est pas féministe dans les couvents. Mais je crois à une forme de couvent symbolique, qui consiste à se protéger de la violence des hommes et d’y faire front avec les sœurs.
Un dernier mot sur la profonde amitié pour les chiens que vous partagez avec Martin Luther ?
Luther, le réformateur qui a un côté effrayant, avait une passion pour les loulous de Poméranie. Surtout, il était persuadé qu’au Royaume des Cieux, on allait retrouver nos clébards. C’est une idée que je trouve très belle. Dans les Propos de table, il affirme : « Dans le Royaume du Ciel, il y aura des chiens et d’autres animaux. » Ce n’est pas rien, quand je vois dans le christianisme ce truc de domination de l’homme sur les autres espèces. Mais là où ça devient rigolo, c’est qu’il dit aussi : « Dieu créera de nouveaux toutous et de nouveaux petits chiens dont la peau sera d’or, les poils et les boucles en pierres précieuses. » Je trouve ça infiniment mignon !
Propos recueillis par Timothée de Rauglaudre
Cet article est tiré du septième numéro du Cri. Pour découvrir notre magazine, plus d’hésitation, abonnez-vous !





