« Le Cri » : Vous avez fondé l’association Conscience, destinée à améliorer les conditions de vie dans les quartiers défavorisés et à épauler les familles des victimes du narcotrafic. Vous dénoncez l’immobilisme de l’État et son abandon des cités. Quel a été le déclic de votre engagement ?
Amine Kessaci : Lorsqu’on a fondé Conscience, en juillet 2020, l’objectif était d’expliquer que les jeunes des quartiers populaires pouvaient réfléchir par eux-mêmes, qu’on pouvait répondre par de l’engagement à des problèmes que l’on vit. Nous étions d’abord tournés vers la question environnementale et celle de la dignité. Pour moi, la dignité a un sens particulier : elle est l’héritage de celles et ceux qui n’ont rien. J’ai vu comment les mères de nos quartiers sont dignes, debout, droites… et cela a tout son sens d’en parler ici ! Je pense à Marguerite, qu’on appelle Mama Maggie, une maman camerounaise qui gardait beaucoup d’enfants de la cité quand on était petit. Très croyante, elle est bénévole à l’église de la Rose, à Marseille, où elle s’occupe de l’entretien. Elle nous a transmis des valeurs de tolérance, de partage, de solidarité. Elle nous amenait à l’église avec elle. Un jour, on y est allé avec plusieurs jeunes de différentes confessions. C’est une femme qui a travaillé toute sa vie, elle a un peu mal au dos, parfois, alors on lui a dit : « On ne va pas te laisser nettoyer toute seule, on va nettoyer avec toi ! » On a fait plein d’actions du même genre avec Conscience, et c’est grâce à des personnes comme Mama Maggie que mon engagement est né.
Dans votre livre, vous mentionnez la foi de vos parents. Votre père est décrit comme « croyant » et votre mère comme « très pieuse ». Avez-vous reçu une éducation religieuse ?
Pour moi, la foi est quelque chose de profondément ancré. Après la mort de mon petit frère, lors de la marche blanche, j’ai reçu le soutien d’une personne qui, par son regard, par ses mots, par sa voix, par ce qu’il représente, m’a apporté beaucoup d’apaisement : Monseigneur Aveline [archevêque de Marseille depuis 2019, ndlr]. Lors d’un déjeuner, il m’a confié qu’à la marche blanche pour mon petit frère, un homme, catholique, est venu le voir et lui a dit : « Monseigneur, je suis très croyant, je ne pratique peut-être pas bien, mais vous savez, quand je vois Amine, son histoire, son engagement, j’ai l’impression qu’il vit l’Évangile mieux que moi. » Monseigneur Aveline a été touché qu’on vienne lui dire de moi, qui ne suis pas de confession catholique, que je vivais l’Évangile. J’ai trouvé cela très beau. Il y a toujours eu, dans mon action, dans ma façon de réfléchir, cette petite voix de mes parents qui me rappelait ce que la religion prônait, ce que la foi doit être. Et la foi, au-delà des confessions, c’est quelque chose qui fait tenir. Et moi, elle m’a fait tenir, notamment après l’assassinat de mon petit frère.
Dans votre livre, vous affirmez que le narcotrafic est « une affaire de civilisation »…
Ce terme d’enjeu de civilisation est beaucoup utilisé par une sphère de la classe politique, et pas celle à laquelle j’appartiens. Mais je veux qu’on parle de cette guerre de civilisation dans laquelle on est, où les narcotrafiquants veulent nous faire croire que l’argent, la drogue, les soirées, les armes sont plus importants que la vie. Moi, je crois que c’est tout le contraire.
Vous écrivez : « Il n’y a pas de “mektoub” qui tienne. » Pensez-vous que Dieu nous laisse libres de nos choix ?
Je vais donner un exemple concret : je connais quelqu’un, à Frais-Vallon [le quartier du XIIIe arrondissement de Marseille où Amine Kessaci a grandi, ndlr], qui venait souvent prier à la mosquée. Il demandait à Dieu de lui donner un emploi. Et je lui disais : « C’est très bien de prier et je pense qu’il faut le faire. Mais ce qu’il faut surtout, c’est faire en sorte que tes prières soient exaucées, parce que tu ne peux pas attendre à la mosquée que le travail vienne à toi. » Au fond de moi, je pense qu’il y a un mektoub qui est écrit, mais qu’il est à saisir, à aller chercher. C’est ça le mektoub, des opportunités à explorer pour trouver ce qui nous attend.
Compte tenu des menaces qui pèsent sur vous, vous vivez sous protection policière. La foi est-elle un soutien pour affronter l’idée de la mort ?
J’ai toujours appréhendé le jour où j’apprendrais le décès de ma maman. Comme s’il n’y avait qu’elle qui pouvait mourir, et pas nous ses enfants. À partir de la mort de Brahim [son grand frère, retrouvé brûlé dans une voiture, ndlr], j’ai commencé à avoir un rapport différent à la mort. Et puis, avec le décès de Mehdi, les choses ont vraiment basculé. Je pense que je n’ai tout simplement plus de crainte face à la mort. Je crois qu’il existe quelque chose après elle, et si cela me permet de retrouver un jour mes frères, alors je suis heureux d’y aller.
Vous vous êtes engagé, pour les élections européennes de 2024, sur la liste des Écologistes. Quel lien faites-vous entre écologie et religion ?
La nature a une dimension spirituelle : c’est une des seules choses, autour de nous, qui n’est pas fabriquée par l’homme. Il nous reste encore tout à découvrir sur la faune et la flore. À Frais-Vallon, j’ai la chance d’avoir une immense colline, où j’aimais me reposer, lire, méditer… L’article premier de la Charte de l’environnement, qui est greffée à la Constitution, stipule ceci : « Chacun a le droit de vivre dans un environnement équilibré et respectueux de la santé », dans un endroit où la nature est préservée, avec des espaces verts, de la biodiversité. On peut juger de l’état d’une société à son rapport à la nature. Et quand on a des sociétés qui ne prennent pas soin de l’environnement, cela dit des choses de notre rapport à notre territoire. Je pense que la question de la terre, du sol sur lequel on vit, est primordiale, et qu’elle est liée à notre histoire. J’ai beaucoup aimé aller en Algérie, marcher sur les terres où mes grands-parents sont nés, où ils ont élevé mes parents et où il existe une longue histoire. Respecter l’environnement, c’est respecter la vie humaine, la dignité, à laquelle on revient toujours.
Partant d’un engagement associatif, vous passez à un engagement politique. N’avez-vous pas peur de vous éloigner de l’authenticité de vos premières luttes ?
Je n’ai pas la prétention d’affirmer que je ne changerai jamais, mais en tout cas je prie pour ne jamais changer. Je pense aussi que lorsqu’on est marqué au fer par la vie, on peut difficilement oublier les choses. À 22 ans, j’ai déjà enterré deux de mes frères, Brahim, qui avait cinq ans de plus que moi, et Mehdi, qui avait deux ans de moins. L’aîné de la fratrie a plus de 35 ans, je ne l’ai pas connu à un âge où on joue ensemble. Pareil pour mes sœurs. C’est avec Brahim et Mehdi que j’ai mes souvenirs, que j’ai fait des bêtises, que je sonnais chez les gens avant de m’enfuir en courant, que j’ai vécu ma vie d’enfant – ma vie tout court. Je pense que quand on est marqué comme ça, c’est très compliqué d’oublier, de passer outre. J’ai aussi un avantage, c’est que mon engagement est tourné vers les mamans de nos quartiers. Je sais qu’elles sauront me mettre les gifles qu’il faut pour me faire redescendre et me dire : « Attention ! Ce n’est pas comme ça qu’on t’a élevé ! » Quand j’ai compris qu’on me permettait d’être candidat sur la liste du maire Benoît Payan, j’ai appelé Mama Maggie, Fana, ma maman, d’autres mamans… Leurs voix sont essentielles pour moi. Et si elles m’avaient dit : « Amine, cela t’éloigne de notre action », je n’y serais pas allé. Pour elles, j’ai une boussole que je dois tenir et dont je ne veux pas m’éloigner.
Les actes et les déclarations islamophobes se multiplient en France. Comment le vivez-vous ?
Un sujet majeur, c’est la montée de la violence dans notre société. Il y a des actes ciblés, antisémites, islamophobes, antichrétiens, mais il y a surtout une vraie question de haine des uns envers les autres. Chacun s’est retranché dans son coin, à accuser l’autre d’être à l’origine de son malheur… Je parle dans mon livre d’une société sous dépendance. Certains responsables politiques ont importé des frustrations personnelles vis-à-vis de telle ou telle religion et montent les gens les uns contre les autres. Pourtant, il existe pléthore d’événements interreligieux, et des individus qui, musulmans, juifs, chrétiens, pensent qu’on a tous le même Seigneur, mais que nous avons des interprétations différentes de la façon de l’honorer.
Je n’ai aucune gêne à parler de ma foi. D’ailleurs, de nombreux politiques refusent ce genre d’interviews, car ils considèrent que le sujet peut être embarrassant. Moi, non. Dans mon livre, j’ai parlé de la prière, de la mosquée. Je n’ai pas eu honte quand des journalistes sont venus devant la mosquée où nous priions pour mon petit frère, parce que la foi est certes très personnelle, mais elle doit aussi être banalisée. Nous sommes dans un pays laïc. Il est normal que certains aient la foi et que d’autres non. Aboubakar Cissé [ce fidèle musulman a été assassiné dans la mosquée de La Grande-Combe, le 25 avril 2025, ndlr] a été lâchement tué parce qu’il croyait et pratiquait.
Il y a aujourd’hui un véritable enjeu d’apaisement. Pendant les élections européennes, je disais assumer de faire de la douceur un projet politique, même si certains me reprochaient d’être un bisounours. Quand je m’exprime sur les assassins de mes frères, sur le narcotrafic, sur ces fléaux, je ne pense pas être une personne qui dégage de la rancœur ou de la colère. Et cela, j’y arrive parce que ma foi est plus importante que la haine.
Cet article est tiré du sixième numéro du Cri. Pour découvrir notre magazine, plus d’hésitation, abonnez-vous !
Propos recueillis par Blandine Doazan





