Enfin une safe place pour parler de l’IVG. Voilà ce que je me dis lors de l’atelier de partage d’expériences autour de l’interruption volontaire de grossesse au festival des Poussières, fin août 2025, près de Dijon. Cet atelier est organisé par l’association chrétienne Magdala, aussi radicale dans son féminisme que dans sa bienveillance. Nous sommes là pour raconter l’intime – sans débat, sans jugement.
Ça commence fort : évoquant son interruption médicale de grossesse (IMG), une intervenante parle d’un aumônier qui n’a pas voulu baptiser son bébé mort-né. Elle verse des larmes. Pour l’Église, il n’y a pas de différence entre une IMG et une IVG, même quand le nourrisson n’a aucune chance de survivre. Une autre femme raconte comment elle a cheminé, avec son compagnon, vers la décision d’avorter : « Le choix de L’IVG, c’est aussi le choix de la vie ! », affirme-t-elle, lumineuse. À son tour, une mère explique qu’elle a choisi de poursuivre une grossesse alors qu’elle venait à peine de rencontrer le père, en dépit des pressions à avorter qu’elle a ressenties de tous les côtés. « Moi, le choix, je ne l’ai pas eu », témoigne ensuite une jeune maman célibataire. Dans sa communauté paroissienne, il est impensable d’avorter, mais on lui assure que ce sera merveilleux, et on lui promet du soutien. « Je me suis pourtant retrouvée toute seule avec mon bébé et ça a été très difficile », confie-t-elle, dénonçant une « idolâtrie de la maternité dans l’Église ».
Un don du ciel ?
En les écoutant, je réalise à quel point il est difficile, pour les chrétiennes, de pouvoir faire un choix libre et éclairé. Militante chez Magdala, Clémence Pornon le rappelle : « La doctrine de l’Église considère l’IVG et l’IMG comme le meurtre d’un innocent. La femme qui avorte risque l’excommunication. » Le pape François qualifiait encore, fin 2024, les médecins pratiquant l’avortement de « tueurs à gages », alors même qu’il montrait des signes d’ouverture envers les couples de même sexe. Bref, sur l’IVG, la position du Vatican demeure inflexible et l’histoire de Caroline vient nous le démontrer.
Caroline a 40 ans et deux enfants de 3 et 8 ans lorsqu’elle tombe de nouveau enceinte. Bipolaire, cette mère au foyer touche une pension d’invalidité. Sous traitement et en surpoids, elle se souvient que sa première grossesse a été « très éprouvante » et ajoute qu’elle a souffert de diabète gestationnel pour la seconde. Alors, elle accueille mal la nouvelle de cette troisième grossesse, qui n’était pas prévue. « Quand j’ai vu le test positif, j’ai pleuré, se souvient-elle. Je me suis dit que ce n’était pas possible, que j’allais me noyer. Je pensais à l’IVG. Je savais que l’Église est contre, mais j’étais désespérée. »
Caroline s’en ouvre à un ami prêtre, qui lui répond : « Ce bébé, c’est un cadeau, ce sera une merveille, la consolation dans ta vieillesse. » À son inquiétude vis-à-vis des questions matérielles (superficie du logement, voiture…), elle s’entend rétorquer : « Le Seigneur pourvoira ! » Et lorsqu’elle demande à son ami : « Me confesseras-tu si j’avorte ? », elle n’obtient qu’une réponse évasive. Son médecin la rassure : « Ce n’est pas le prêtre qui élève les enfants ! » Ce n’est pas non plus son mari, qui part à 8 heures du matin et rentre à 7 heures du soir : « Les courses, les repas, les devoirs, les réunions parents-profs, les rendez-vous médicaux, c’est moi », souligne Caroline. Pourtant, cet enfant, son mari le veut et il est persuadé qu’au fond, sa femme aussi. Elle lui demande : « Tu me pardonneras, si j’avorte ? » Il répond qu’il ne sait pas.
La maternité, mais sans la femme
Inutile d’avoir une grande culture féministe pour voir que ce qui s’exprime ici est le patriarcat, c’est-à-dire un système d’organisation sociale qui donne le pouvoir aux hommes. Le prêtre et le mari veulent persuader Caroline de garder l’enfant et pour ce faire, ils désignent ce qui est bon pour elle, comme s’ils le savaient mieux que la concernée, comme si Caroline n’était pas intégralement maîtresse de son corps, de sa vie.
À cette domination patriarcale s’ajoute une idolâtrie de la maternité : pour l’institution religieuse, élever des enfants est toujours féminin et épanouissant. La souffrance de nos aïeules avant les droits à la contraception et à l’IVG est pourtant une évidence largement documentée, tout comme, de nos jours, la charge mentale que supportent les mères. C’est pour cette raison que le Planning familial, association fondée en 1960 par des chrétiennes protestantes, estime que « le droit des femmes à vivre leur sexualité sans procréer, à être enceintes ou pas, à poursuivre ou non une grossesse, à avoir ou non un enfant est la condition première de leur égalité avec les hommes ».
« L’Église a une vision essentialiste du corps des femmes, qui nie l’individualité », déplore Clémence Pornon. La militante dénonce la conférence d’un activiste catholique anti-IVG : « On est allé écouter Matthieu Lavagna. Pendant une heure, il parle embryon, cellules, etc., mais à aucun moment de la conférence, il n’évoque la femme. Il ne parle que d’utérus et de ce qu’il y a dedans. Les femmes, il n’y pense pas. »
L’embryon au coeur du débat
L’embryon. Cette question est au cœur du débat politique et religieux autour de l’avortement. Une femme est-elle maître de son embryon comme elle est maître de son corps ? S’agit-il d’une vie humaine propre ou d’un organisme faisant partie intégrante du corps de la femme ? Dans La Condition fœtale (2004), le sociologue Luc Boltanski, qui a recueilli leurs témoignages, explique que l’expérience des femmes enceintes se situe entre ces deux pôles, comme une « épreuve de l’altérité dans l’identité ».
La gynécologue chrétienne Véronique Divry défend le droit à l’avortement avec ferveur, rappelant toutefois que ce geste n’est pas anodin. Il faut dire qu’elle travaille dans un centre d’aide médicale à la procréation : son quotidien, c’est d’accompagner des femmes et des couples en infertilité. « L’infertilité peut être très difficile à vivre, confie-t-elle. Certaines femmes sont en détresse et en viennent à regretter une IVG passée. D’autres ont des séquelles physiques. C’est rare, mais une IVG chirurgicale peut causer des adhérences qui limitent l’implantation d’un nouvel embryon. »
Véronique Divry rencontre parfois des femmes traumatisées par une interruption volontaire de grossesse. « On ne peut pas généraliser, prévient-elle. Ça se passe très bien pour plein de femmes, et heureusement ! Mais dire que l’IVG, ce n’est rien, ne me semble pas conforme à la réalité de toutes les femmes. On ne les protège pas en le répétant. »
Le spectre de l’extrême droite
Les femmes taisent parfois leur souffrance psychologique par crainte de donner des arguments aux opposants à l’IVG, notamment l’extrême droite. Partager son mal-être après un avortement peut être considéré comme une manière de desservir la cause. Il y a là un écueil : on martèle que « l’intime est politique », et l’on fait taire l’intime de peur de la récupération politique.
En 2024 ont été réalisées, en France, 251 270 IVG. Si l’on se réjouit de voir que ce droit s’exerce pleinement dans notre pays, on peut aussi chercher à comprendre pourquoi nous caracolons en tête des États européens concernant le nombre d’interventions. « Le problème, ce n’est pas qu’il y ait plus d’avortements, mais plutôt qu’il y ait plus de grossesses non désirées », expliquait Sarah Durocher, présidente du Planning familial, dans Le Parisien, en septembre 2025. Selon l’association, la raison principale est l’absence de campagnes sur la contraception, et plus largement d’éducation sexuelle et affective.
De fait, la sexualité se cantonne souvent au scénario « préliminaires, pénétration, éjaculation », le plus propice à la grossesse. En ouvrant l’imaginaire érotique, outre que l’on progresse sur les questions de consentement, on fait en sorte que spermatozoïdes et ovules n’entrent pas systématiquement en contact.
Dans son cabinet, Véronique Divry constate elle aussi un manque de connaissance sur la fertilité et la contraception. « Je vois des femmes de 40 ans qui ignorent que c’est plus difficile de concevoir à leur âge et que le risque d’interruption spontanée de grossesse est de 50 % après 42 ans, s’inquiète la professionnelle. L’autre jour, une patiente de 22 ans m’a dit qu’elle ne voulait pas de contraception, mais une ligature des trompes, et qu’elle ferait une fécondation in vitro plus tard si elle changeait d’avis ! On est dans un “pilule bashing”. »
Écouter sans émettre de jugements
Que propose l’Église face à une grossesse non désirée ? Si rien de spécifique n’existe, il est toujours possible de bénéficier d’un suivi dans le discernement, avec un prêtre ou une religieuse. « J’accompagne les personnes au discernement, et il m’est arrivé d’accompagner des femmes et des couples sur des questions d’IVG et d’IMG », témoigne Guillaume Roudier. Pour ce prêtre à la Mission de France (héritage des pères ouvriers), la parole de Dieu invite à prendre soin des plus fragiles. « Et justement, explique-t-il, à notre époque, les plus fragiles, cela peut être une personne âgée, pauvre, exilée, un enfant harcelé à l’école, un couple qui commence sa vie commune ou encore une femme qui ne désire pas sa grossesse. »
L’accompagnement de Guillaume propose une écoute sans jugement, où le prêtre peut reformuler et questionner, en veillant à ne pas se montrer intrusif. « C’est vraiment important de prendre en compte la vulnérabilité des personnes, précise-t-il. Chacun décide en conscience. Mon rôle est de permettre le choix éclairé et de rassurer sur l’amour de Dieu. J’ai rappelé plusieurs fois à un couple confronté à la douloureuse question de l’IMG que Dieu ne les laisserait pas tomber, quel que soit leur choix. »
L’association Magdala travaille également à la publication d’un recueil pour aider les femmes à faire leur choix ou à trouver du réconfort si elles ont subi une IVG. « Nous avons de nombreuses ressources théologiques pour rappeler que Dieu a créé hommes et femmes libres, et que la vérité est dans la conscience, pas dans les injonctions », déclare Clémence Pornon.
Un rituel pour faire le deuil
En fin de compte, c’est au centre d’orthogénie, le lieu où se pratiquent les IVG, que Caroline a rencontré une écoute sans jugement ni aucune volonté de l’influencer. « J’ai été reçue, nous avons eu une grande discussion sur comment se passe l’IVG, et on a aussi parlé religion, raconte-t-elle. Face à ma foi, mes doutes, la personne m’a demandé : “Arriverez-vous à vous pardonner ?” Cette question m’a laissée interdite. » Caroline prend l’été pour réfléchir, et la grossesse s’arrête finalement d’elle-même. « Je m’en suis voulu d’avoir pensé à l’IVG, mais je crois en un Dieu miséricordieux. Je me suis confessée et je me sais pardonnée. » Au festival des Poussières, l’une des participantes a évoqué un rituel réalisé à la suite de son IVG. Un rituel, voilà une façon de regarder cette vie non aboutie avec considération, de faire le deuil et de donner une dimension plus spirituelle à l’interruption d’une grossesse.
Emmanuelle Mayer
Photo de Karla Hiraldo Voleau
Cet article est tiré du cinquième numéro du Cri. Pour découvrir notre magazine, plus d’hésitation, abonnez-vous !





