C’est un livre qui a mis du temps à sortir, alors que dès l’annonce du nom du 267e pape, les journalistes s’étaient précipités pour publier le leur. Celui de Mikael Corre, correspondant du quotidien La Croix au Vatican, sort après près d’un an de pontificat de Léon XIV, à un moment crucial de tension entre Washington et le Saint-Siège. Tandis que Donald Trump multiplie les provocations contre le pape, s’aliénant le soutien essentiel des catholiques états-uniens, le successeur de Pierre affirme haut et fort son refus de bénir ses folies guerrières. “Basta avec l’idolâtrie du moi et de l’argent ! Basta avec les démonstrations de force ! Basta avec la guerre ! La véritable force se manifeste en servant la vie”, a-t-il tonné le 11 avril dernier.
Incarner une “paix désarmée et désarmante” : Léon XIV avait donné le ton de son pontificat dès son premier discours, le 8 mai 2025, au balcon de la basilique Saint-Pierre. Comment en est-on arrivé à ce choix déroutant du tout premier pape états-unien qui, à bien des égards, incarne l’anti-Trump, l’anti-impérialisme sur la scène internationale ? Mikael Corre livre un récit des dix-huit jours de sede vacante, de vacance du trône de saint Pierre. Le journaliste n’a posé ses bagages à Rome qu’en septembre 2024. C’est peut-être cette candeur relative qui lui permet de ne pas se cantonner aux messes basses de la Curie romaine, où le off est roi. Son récit chronologique nous met à la fois à son niveau, par les passages plus personnels qui racontent ses états d’âme, et nous fait prendre de la hauteur en convoquant historiens, sociologues et philosophes.
Car la foi ne suffit pas à expliquer l’élection d’un pape, quand même serait-il, comme le veut la Tradition, le candidat de l’Esprit saint. Au souffle divin se superposent des logiques mondaines. Un conclave “dépasse le religieux”, écrit Mikael Corre : c’est une “scène politique totale, fruit d’une confrontation des visions du monde, des conceptions du pouvoir, parfois même des stratégies diplomatiques”. La première tentation serait de plaquer sur l’Église une grille de lecture simpliste, en la résumant à un affrontement entre progressistes et conservateurs. De fait, dans l’interrègne, des réseaux catholiques états-uniens manœuvrent avec des conservateurs européens pour “promouvoir un profil de pape plus strict doctrinalement”, après les ouvertures de François au profit d’une approche plus pastorale de la morale sexuelle et familiale, et d’une organisation plus synodale, un peu moins hiérarchique, de l’Église universelle. Donald Trump se met en scène en pape, grâce à l’intelligence artificielle, tout en soutenant le cardinal Timothy Dolan, archevêque de New York. Emmanuel Macron cherche à favoriser le cardinal Jean-Marc Aveline, archevêque de Marseille et fervent bergoglien.
Mais il est sûrement un facteur plus capital que ces clivages idéologiques : la géopolitique. Ce conclave s’est produit dans un monde “multipolaire” et “post-occidental”, comme l’a noté en 2024 l’ancien maître de l’ordre dominicain Timothy Radcliffe. Le Collège cardinalice n’a jamais compté autant de nationalités différentes. “L’appel du Christ à l’Europe, c’est l’humilité. Descendez de cheval et prenez un âne”, glissait un évêque africain lors du synode sur la synodalité. Face à ce déplacement, en réaction peut-être, s’affirme un nationalisme chrétien, conquérant et impérial, celui de Donald Trump et de J. D. Vance. À la fois états-unien et péruvien, mais surtout “fils de saint Augustin” face aux nouveaux thuriféraires d’un augustinisme politique qui confond cité de Dieu et des cité des hommes, à la fois pape des périphéries et de l’unité, candidat d’une “joyeuse synthèse” plutôt que du “compromis”, Léon XIV apparaît comme un choix aussi surprenant qu’évident. C’est peut-être là que se loge malgré tout, dans les interstices des équilibres politiques, l’action de l’Esprit saint.
Cet article est tiré du huitième numéro du Cri. Pour découvrir notre magazine, plus d’hésitation, abonnez-vous !





