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Municipales : Béziers, douze ans d’extrême-droite

Satisfaits d’une politique sécuritaire à l’incarnation personnifiée, les Biterrois s’apprêtent à élire leur maire Robert Ménard pour un troisième mandat consécutif. Au pays des cathares, dans l’une des villes les plus pauvres de France, l’ombre portée du Midi rouge est brune et elle grandit. 

Publié le 14 mars 2026
Photo de Paul Mesnager

Tommy, petit trésor de Brigitte, tremble devant les inconnus. « Oh celui-là, un vrai lévrier ! Toujours la queue entre les jambes ! » Il promène sa propriétaire en fourrure le long des stands de fleurs, sur les dalles d’une propreté de ville témoin. Comme Fudji, chihuahua de Monique, ou ce fier caniche anonyme, là-bas, taillé à la mode des buissons de l’impeccable parc voisin, Tommy est en règle. Il possède, rangée dans le sac à main léopard de sa maîtresse, une « carte d’identité génétique ». Sous les platanes des allées Paul-Riquet, les dames aux ongles roses, au mascara bleu, aux bijoux dorés vantent le fichage ADN de leurs chiens. 

En théorie, la mesure « voulue par monsieur Ménard » permet d’analyser en laboratoire « les déjections non ramassées qui restent impunies », puis d’identifier et de faire payer les gros dégueulasses qui ne savent pas se baisser pour ramasser. À la table de leur stand, des membres de l’association Béziers Accueil assurent que des retraités venus de partout, « vraiment de partout, de Nice, d’Angleterre, de Suisse, même un d’Irlande », s’installent à Béziers pour ce genre de mesures « de bon sens » et « pour Monsieur Ménard », littéralement. 

Flingue et misère 

De l’avis général, jusqu’à la première élection du maire sortant, en 2014, Béziers filait un mauvais coton. La cité de l’Hérault, qui aime à se définir comme la plus ancienne de France, n’était que l’ombre de ce qu’elle a été, bastion vigneron d’un Midi rouge en déclin, marginalisé par l’essor économique de Montpellier. Les taux de pauvreté et de chômage doublent toujours largement ceux de la moyenne nationale. Avec le sens du kitsch tape-à-l’œil de ses campagnes d’affichage à grand renfort d’IA, l’équipe de Monsieur Ménard collectionne les moues dubitatives face à ces chiffres de l’Insee. « Le problème, c’est surtout le chaos. » 

Sur le tract du candidat à son troisième mandat, la métamorphose est présentée en points clés introduits par deux phrases énergiques. « Avec Robert Ménard, nous avons été les premiers à prendre un certain nombre de mesures, quand d’autres hésitaient, tergiversaient, cherchaient des prétextes pour ne rien faire. Nous, nous avons agi. » Après l’interdiction du linge aux fenêtres et la création d’une mutuelle pour les plus démunis, il y a donc eu cet arrêté sur le fichage canin. Comme les installations annuelles d’une crèche de Noël municipale, il a été annulé par une décision de justice, puis immédiatement réintroduit. 

Le tract énumère d’autres victoires telles que « le refus pur et simple de marier une personne sous OQTF », la fin de « l’implantation anarchique de bars à chicha, kebabs ouverts toute la nuit et autres enseignes problématiques », ou « le port de l’uniforme dans certaines écoles de la ville ». Au verso, il y a un flingue en gros plan. L’équipe sortante vante l’armement systématique des agents « alors que beaucoup refusaient de regarder en face les problèmes de sécurité ». Elle revendique la destruction des motos et scooters qui participent aux rodéos urbains, celle des trottinettes saisies à la suite d’infractions et le couvre-feu des mineurs non accompagnés après 23 heures. « Les enfants n’ont pas à être seuls la nuit dans la rue. » 

Caméras de surveillance et opportunisme 

En traînant sous les caméras de surveillance et les drapeaux français qui pavoisent les rues natales de Jean Moulin, dans le milieu associatif du centre, entre les pavillons La Courondelle ou autour des nombreux points de deal, on trouve naturellement quelques ronchons. Ils dénoncent l’arbitraire des décisions de subventions associatives ou la privatisation des halles auxquelles le maire influent a fait gagner le titre de « plus beau marché de France 2025 ». Ils regrettent aussi le gaspillage des fonds étatiques versés pour les quartiers pauvres, mais injectés dans la restauration des façades du centre, façon Potemkine. 

Bien souvent, ils pointent du doigt « l’opportunisme » d’un homme au parcours pourtant cohérent, de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) au Parti socialiste (PS), du soutien à Marine Le Pen au rapprochement avec Emmanuel Macron, de Reporters sans frontières (RSF) à Boulevard Voltaire, jusqu’à sa maison d’édition Mordicus qui a publié, entre autres essais, Vive Le Pen !Vive l’Algérie française !, ou M… au lobby gay !. À Béziers, le nom du petit monsieur habitué du Cristal, institution locale, autant que des plateaux télé, surgit à tout propos, jusqu’à la caisse d’un supermarché où, passée une certaine heure, il faut dépenser autant pour l’alimentaire qu’on ne dépense pour l’alcool. « Vous n’êtes pas au courant ? C’est le nouvel arrêté de monsieur Ménard. » 

Compteurs de platanes 

Il n’y a pas à insister pour entendre des éloges de la bouche même des opposants à cette extrême personnification du pouvoir local. Ménard « ne parle pas le parisien » et il a pris des mesures « assez dures mais malheureusement nécessaires » concernant le trafic ou l’éviction d’employés municipaux qu’on surnomme dans le coin, plus ou moins affectueusement, « les compteurs de platanes ». Ceux qui rejettent frontalement son discours sécuritaire, nationaliste et identitaire sont une minorité. 

Terre d’accueil des républicains espagnols dans les années 1930, Béziers est aussi, depuis 1962, celle de milliers de pieds-noirs à la mémoire blessée, nostalgiques d’une France disparue. Monsieur Ménard, né à Oran, en est un des représentants politiques les plus influents. Dans un climat de sécession des élites économiques et culturelles, de misère sociale gangrénée par la drogue, de défiance démocratique et de décrochage d’une partie de la jeunesse des quartiers défavorisés issue de la dernière vague d’immigration maghrébine, le maire a frôlé les 70 % aux dernières municipales. 

Il bénéficiait encore du soutien du Rassemblement national (RN). Cette année, ce sont Les Républicains (LR) de Bruno Retailleau qui se rangent derrière lui. Pour la première fois, le RN présente un concurrent, Julien Gabarron, le nouveau député de la circonscription. Ça tourne à l’affaire personnelle. Gabarron a battu la députée sortante, Emmanuelle Ménard, aux législatives. Son mari se représente contre un candidat RN surtout symbolique, peu actif dans la campagne, que rien ne différencie politiquement, à part l’absence de bilan. 

Sutor, ne supra crepidam 

C’est dans ce contexte que Le Cri nous envoie à Béziers, pour des municipales dont on sent rapidement qu’elles ne sont pas le sujet. On tente bien de joindre Monsieur Ménard qui « adore parler aux journalistes ». Sur la boîte vocale « On dirait le Sud » de la municipalité, on se questionne finalement sur l’intérêt d’un entretien avec une personnalité qui les collectionne. « Ouais, le sang, tu cherches quoi ? » Un dealer de 19 ans nous alpague, l’un des binômes qui quadrillent le quartier de La Devèze. C’est là qu’a grandi Robert Ménard. Il paraît que le business se porte bien. « Les flics, ouais, ils passent, ils font les cowboys sur leurs Ténéré, tout ça… » 

La police de Béziers reçoit pour instruction de « montrer du bleu ». La veille, on a surpris la municipale en démonstration de ratissage dans le quartier Garibaldi, pour une inspection surprise de l’intégralité des commerces. D’après les badauds, à majorité arabes, pris dans le bal des agents, il semblerait que ces opérations spectaculaires soient récurrentes. D’après les policiers, cache-nez relevés façon ICE, il serait défendu aux journalistes de documenter l’événement. « Les seuls photographes autorisés sont validés par la mairie. » Dans la ville gouvernée par le fondateur de RSF, c’est ce que déclarent, avec force intimidations, les représentants de l’autorité. 

À La Devèze, entre les points de deal et le bitume fondu par des voitures incendiées poussent désormais des pavillons en construction. À l’emplacement d’anciennes tours HLM rasées par la municipalité, les maçons empilent des parpaings et des garages privés, cette fois à l’horizontale. Dans les halles de ce quartier excentré, on s’enfile des huîtres et des pichets de blanc à la poissonnerie de Céline, la femme de la fromagère. Il y a Victor, le Martiniquais marié à une Espagnole qu’il appelle Pinochet, son copain Alejo, l’ouvrier de Murcia, et puis Bernard, meneur local des « gilets jaunes » qui réclame de la démocratie directe et un rééquilibrage des pouvoirs. Il connaît sa Constitution, l’histoire de la région, et il remet les élus à leur place en latin. « Sutor, ne supra crepidamcordonnier, pas plus haut que la sandale ! » 

Malaise languedocien

Les amoureux du pays des cathares ne comprennent pas ce que viennent faire à Béziers une « école Samuel-Paty » ou une promenade pour le prêtre « martyr » Jacques Hamel, assassiné près de Rouen. « Évidemment qu’on est solidaire des victimes du terrorisme. Seulement Ménard, il fait de la com pour le national plutôt que de rassembler les gens d’ici. Il y en a assez comme ça, des noms illustres à donner dans le coin ! » Place des Trois-Six, on écoute religieusement Patrice, propriétaire de vignes familiales et ex-instituteur en Calandreta, le nom des écoles de la gauche occitane. « Sur le constat social, le trafic, tout ça, Ménard, il n’a pas tout faux, c’est sûr, mais ce qui est emmerdant, c’est sa manipulation de l’histoire et puis son poujadisme. » 

Volubile comme un Biterrois, Patrice cherche des explications au malaise languedocien dans l’auto-odio, la haine de soi des régions humiliées à répétition par les puissances occupantes, les gouvernements centralisateurs, la mondialisation, surinvestissant en réaction des identités fantasmées, instrumentalisées. Au détour de la cathédrale, il se désespère de tomber sur une prière de rue. Un vingtenaire moustachu et baraqué, un autre efflanqué chevelu et trois retraitées s’agenouillent chaque semaine devant la statue de Jeanne d’Arc et sa plaque « Notre Gloire sublime incarnation de l’âme française ». À quelques mètres, une autre statue de la période Ménard représente un guerrier intimidant, en heaume et en armure. « Ce vicomte-là, Trencavel, il accueillait les troubadours et les trobairitz dans la cité. C’était un mec éclairé, un humaniste, pas un gros bourrin. » 

Rassembler Béziers

Au sortir d’une conférence de l’historien Pierre Rosanvallon au Centre universitaire Du Guesclin, entre cheveux blancs et étudiants – « La démocratie n’est pas une dictature de la majorité, c’est une forme de société, un artisanat du vivre-ensemble » –, ça saute encore aux yeux que les municipales ne sont pas le sujet à Béziers. Michel, sympathisant LR, gaillard, rugby, « bien du cru », résume l’enjeu du moment à sa façon : « Ma fille, elle est instit. Elle le voit, dans sa classe, comment le rapport à l’autorité fout le camp. C’est grave ! Aujourd’hui, en France, soit on laisse prospérer les ghettos et ça va encore empirer, soit on réagit comme Ménard et on finit en dictature. » 

Michel, ça l’emmerde, les ghettos, mais ça l’emmerde aussi, la dictature. Il essaie péniblement d’entrevoir une troisième option. Aux côtés de Jason, un jeune tendance LFI, et d’autres habitants fatigués du maire chacun pour leurs raisons, il tracte sur le marché pour un candidat sans étiquette qui brasse large et qui va perdre, Thierry Mathieu. Le directeur de la CAF de l’Hérault se présente pour « Rassembler Béziers » autour d’un programme rédigé par un collectif citoyen. Ses partisans appellent à en finir avec l’arbitraire de l’édile tout-puissant. Ils portent un projet « moins polémique »« moins clivant ». Comme les militants des deux listes de gauche, ils ont conscience que la partie est loin d’être gagnée. 

Goût de souris 

Au sein d’une société individualiste et consumériste aux fondements fragilisés, face à l’accumulation de problèmes sociétaux devenus structurels, la difficulté à faire corps de façon apaisée laisse un arrière-goût rance, élection après élection. Les viticulteurs appellent ça le « goût de souris ». Robert Ménard pose un cadre. Il enracine les habitants de sa ville dans les années 30, après Jésus-Christ. C’est le nouveau grand chantier qu’il défend à l’échelle de « l’agglo ». Ça doit s’appeler « Béziers antique », une sorte de Puy du Fou biterrois, reconstitution approximative, au récit historique orienté, du premier camp de « nos » envahisseurs les Romains. « Béziers en toc », répond Thierry Mathieu dans Midi libre et, bon, c’est bien envoyé. 

Ce genre de piques font hausser les épaules à Monique et à toutes les promeneuses de chihuahuas, tout sourire, sur les allées Paul-Riquet. Les plus ou moins 30 % de rageux pourront crier au fascisme, les plus ou moins 70 % de réjouis tirer de leur victoire un sentiment de légitimité, ces élections ne résoudront pas la question du kitsch, au sens kundérien, le refus d’une réalité désagréable, l’exclusion de l’ambiguïté. Dans un petit mois, en sa ville de Béziers, Monsieur Ménard continuera de répondre, à sa manière, aux points d’interrogation des crottes de chien sur la chaussée. 

Serge Hastom 

Cet article est tiré du cinquième numéro du Cri. Pour découvrir notre magazine, plus d’hésitation, abonnez-vous !

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