Propos recueillis par Robin Verner
« Le Cri » : Il y a quelques années, vous avez évoqué votre éducation catholique sur les réseaux sociaux. Vous venez d’une famille pratiquante ?
Usul : Dans les familles prolos de l’Ouest, il reste des éléments de catholicisme. Mes grands-parents, qui vivaient dans le Calvados, ont eu neuf enfants. Ma mère est secrétaire médico-sociale et a gardé ce fond culturel : on fait toutes les cérémonies à l’église. Elle pensait que c’était bien qu’on aille au catéchisme, et on allait à la messe le dimanche. Et elle était très contente quand elle montait à Évreux assister à une messe de Monseigneur Gaillot.
J’ai été baptisé très peu de temps après ma naissance, parce que j’avais des problèmes cardiaques. Comme je risquais de mourir prématurément, ma mère ne voulait pas que j’aille dans les limbes. C’est peut-être ce contact avec la mort qui a précipité son élan religieux. Quant à mon père, qui vient d’Ardèche, il a aussi reçu une éducation religieuse, mais protestante, et il l’a rejetée.
C’était une famille ouvrière ?
Oui, mon père était à l’usine. Une usine qui employait mille personnes dans un village de mille habitants à l’époque et qui a fermé depuis. Il y a eu des délocalisations, il a été licencié. C’est pour ça que j’ai eu un contact avec la politique très jeune, avec les luttes ouvrières, les palettes qui brûlent. Ça nous a amenés à la pauvreté, aussi, et ma mère a fait une dépression. Elle s’est retrouvée en mi-temps thérapeutique, c’était la galère. Ça a sonné le glas de notre rapport à l’Église, car c’est ma mère qui portait cette relation et comme elle ne pouvait plus se porter elle-même… Après, on a déménagé près d’Orléans, où il y avait du boulot dans la logistique. On n’a repris contact avec aucune paroisse. C’était finito.
Mais vous avez la foi ?
Non, je n’ai pas la foi. Je crois que j’ai joué à l’avoir parce que j’aimais bien cet univers. J’ai même eu une phase vers 10-12 ans où je me disais : « Peut-être que je serai prêtre. Il faut juste parler et j’aime bien parler. » Mais je n’avais pas le truc. Ce n’est pas grave, je suis animé d’une autre sorte de foi, j’ai d’autres transcendances : l’histoire, la lutte des classes, le progrès. Philosophiquement, je suis matérialiste. Je ne crois pas à une vie après la mort, mais je crois en un sens qui est plus que ma vie. C’est plus une mystique communiste autour du bonheur commun.
Des gens comme Bernard Friot arrivent à concilier le matérialisme et leur foi. Vous les comprenez ?
Bien sûr ! On peut en soi imaginer qu’à travers la lutte des classes, c’est la Providence qui agit. Ce sont en quelque sorte des mécaniques qui sont à l’œuvre dans la lutte des classes, un grand système mû par des forces. Ces forces, d’où elles viennent ? Il y a peut-être aussi un mystère. Ce n’est pas incompatible du tout. Tu peux croire au Big Bang et en Dieu.
C’est à votre éducation religieuse que vous devez votre sensibilité à l’islamophobie ?
« Religion », ça vient de religere, « relier ». C’est donc un déterminant culturel qui rassemble une communauté. Avec cette éducation, axée à l’époque sur le dialogue interreligieux, ça ne nous paraît pas exotique de croire, c’est plus commun. En plus, j’ai grandi entouré de musulmans. Quelque chose de très important dans mon antiracisme, c’est ma mère. Elle travaillait au centre social de Val-de-Reuil. Elle aidait des gens de toutes les origines, et dès la primaire, elle m’expliquait que les gamins qui étaient les plus violents venaient de familles difficiles. Et puis, j’ai toujours pensé que l’islamophobie n’était que la reformulation d’un racisme occidental, d’un sentiment de supériorité, que la laïcité n’était jamais vraiment la question. J’aime les gens qui ont la foi : ils ont des absolus, des valeurs, des pudeurs, des choses qu’ils placent au-dessus de leur intérêt matériel immédiat, de leur égoïsme vulgaire.
À « Blast », avec le vidéaste Ostpolitik, vous avez fait un portrait vidéo de l’abbé Pierre, saluant son héritage politique. C’était un an avant les révélations sur ses agressions sexuelles. Du point de vue militant, que faut-il faire du personnage : tout jeter ou essayer de sauver ce qu’on peut en sauver ?
L’abbé Pierre, ce n’est pas que l’abbé Pierre. Ce sont les gens autour de lui, les Compagnons d’Emmaüs. Il ne faut pas rester focus sur le bonhomme. C’est sûr que si on en fait un saint, le jour où l’image du saint tombe, il faut tout jeter. Or, il ne faut pas jeter ce qui a été fait à l’époque pour les pauvres, les sans-abris et même ce message qui était : « Venez à moi, les éclopés, les anciens prisonniers, vous êtes encore des hommes, vous pouvez encore agir, aider votre prochain. » Mais ce n’est pas l’abbé Pierre qui a inventé ça, c’est la culture chrétienne. C’est le message du Christ.
Vous parvenez à parler des questions de foi autour de vous, chez les militants ?
Non, ça n’intéresse pas trop, ou tu passes pour un fou. Et je suis sidéré par le manque de culture religieuse de certains de mes camarades. Parce qu’au fond, il y a un mépris pour ces questions-là. Mais dès que je trouve des gens un peu comme moi, curieux, là on se met à parler des heures.
Votre curiosité a été nourrie par des épiphanies politiques, des textes, des expériences ?
Après avoir perdu son emploi, mon père a rejoint la Ligue communiste révolutionnaire, et j’y ai milité quelques années. Ils ont commencé par me faire lire, à 15 ans, Salaires, prix et profit, une brochure de Marx qui explique l’exploitation, la plus-value, la survaleur. Épiphanie, aussi, quand je découvre Bernard Friot et le salaire à vie. Épiphanie encore en m’intéressant aux mouvements décoloniaux. MeToo en a été une autre en m’ouvrant les yeux sur l’ampleur des violences sexistes et sexuelles. J’en ai encore maintenant, des épiphanies, et heureusement, il faut faire un autre métier si tu n’es plus capable de te laisser bouleverser par une nouvelle idée. Le monde change et tu ne pourras pas l’apprécier à l’aune de tes vieux cadres. C’est la joie de cette vie, de la passer dans les journaux et les livres, et de dire : « Ah ouais, putain, je n’avais pas vu ça comme ça. »
Dans vos vidéos, vous avez montré une forme de tendresse pour Lionel Jospin. Dans la gauche radicale, ça ne doit pas être évident de le défendre. J’ai l’impression que c’est de votre part une sorte d’éloge de la faiblesse, de l’imperfection.
Au départ, je pensais que Jospin c’était la compromission et, au fond, c’est vrai. La métamorphose néolibérale a continué sous Jospin, il fallait faire mieux avec moins. Mais lui était sincère. Je pense qu’il a vraiment cru qu’il fallait faire ça. Chez Jospin, il y avait ces bases sérieuses, intellectuelles, de quelqu’un qui pense son siècle, son époque et ne se laisse pas emporter par elle. Et puis j’aime son côté austère : vivre pour la politique, sans ostentation ni luxe. La même chose que ce qui me plaît chez les Franciscains, chez Robespierre : ne pas se laisser absorber par les bassesses du monde matériel. Je possède très peu de choses, je n’accumule rien, je n’aime pas ça. Tout se passe dans l’action et dans la tête.
Que peuvent encore apporter les chrétiens de gauche au combat social ?
Les cathos de gauche, c’est une espèce un peu shiny [rare, ndlr], un peu bizarre. Pour eux, la solidarité, ce ne sont pas des grands principes, des textes et des effets de tribune, c’est très concret. Ce sont eux qu’on voit dans les maraudes, au Secours catholique, dans l’accueil des exilés – même s’il n’y a pas qu’eux, évidemment. C’est autre chose que les révolutionnaires de salon et c’est cette pratique concrète de la solidarité qu’ils ont à apporter au combat social, ainsi que cette ouverture sur le monde, la foi, pour permettre à la gauche d’arrêter de se regarder le nombril.
Cet article est tiré du quatrième numéro du Cri, en vente juste ici. Pour découvrir notre magazine, plus d’hésitation, abonnez-vous !





