Professeur d’anglais au collège et séminariste presbytérien, James Talarico n’a remporté, pour l’instant, qu’une primaire démocrate pour l’élection de sénateur du Texas. Avant lui et depuis 1988, bien des étoiles montantes du Parti démocrate ont échoué à conquérir cet État fermement républicain. Mais il se passe quelque chose de différent aujourd’hui. Alors que l’administration américaine sombre dans le fanatisme religieux, un élu démocrate de 36 ans au visage d’enfant de chœur invoque Jésus pour prêcher l’amour du prochain et le renversement des puissants.
Faisant campagne sur sa foi chrétienne, James Talarico transforme ses discours politiques en sermons contre le nationalisme chrétien qu’il qualifie de « cancer du christianisme ». Aurait-on trouvé l’antidote au trumpisme ? Le jeune homme est en tête des sondages et ses levées de fonds battent des records. Si les particularités du Texas n’en font pas un bon laboratoire pour les États-Unis, la couverture médiatique hors norme dont bénéficie James Talarico témoigne de l’espoir qu’il suscite outre-Atlantique.
Amour, retenue, et un soupçon de populisme
Au sein du Parti démocrate, beaucoup ont choisi de combattre Trump en reprenant ses codes de communication qui combinent provocations, jeux de mots et attaques personnelles. La méthode Talarico est à contre-courant. Selon le New York Times, le jeune homme a gagné la primaire démocrate au Texas avec « de l’amour, de la chance et de la retenue ».
En privilégiant un discours centré sur l’amour, ce petit-fils de pasteur évite de prendre une position franche sur les points de rupture idéologiques qui divisent les Américains, notamment les chrétiens. S’il a pu parler d’un Dieu « non binaire » par le passé, Talarico a désormais gommé toute référence au genre dans sa communication. Sur l’avortement, il refuse de se définir comme pro-vie ou pro-choix.
Le stratège texan préfère insister sur les vertus qui doivent être celles de chaque chrétien. Il répète ainsi que sa conception de la morale chrétienne repose sur « deux commandements : aimer Dieu et aimer son prochain ». « Chaque personne est sainte, répète-t-il, pas seulement les voisins qui me ressemblent. » Pour lui, aucune opinion politique ne justifie de renoncer aux valeurs chrétiennes, aucune idéologie ne peut les supplanter.
Amour, retenue… James Talarico refuse la bataille culturelle lancée par les républicains, mais à vouloir esquiver les sujets qui divisent, le risque est de proposer un discours désincarné ou de prêter le flanc à la tiédeur. Pour éviter cet écueil, l’apprenti pasteur adopte un discours populiste sur les questions économiques et sociales. La grande fracture des États-Unis n’est pas entre la gauche et la droite, explique-t-il, mais entre le haut et le bas : « Les milliardaires qui sont au sommet travaillent d’arrache-pied pour nous maintenir en colère et divisés, parce que notre unité est une menace pour leur richesse et leur pouvoir. » Naturellement, Jésus n’est plus une figure de puissance, mais un « rabbin aux pieds nus », dont Talarico invite à suivre les pas : « Il est temps de commencer à renverser des tables. »
Un pari risqué
Vue de l’étranger, cette gauche biblique étonne. Le christianisme n’est-il pas plus volontiers associé au conservatisme, dans une tradition puritaine ? Pour l’historien américain Michael C. Behrent, il n’y a pourtant aucune rupture. James Talarico est proche de la conception religieuse la plus ancrée chez les démocrates, une « religion de la fraternité universelle ». « C’est une forme de christianisme libéral sécularisé, précise Behrent. Il n’est aucunement question de péché ni de chute, mais de l’amour du prochain, de justice et de solidarité avec les souffrants. »
Cette propension démocrate à l’universalisme prend source chez des penseurs comme Henry David Thoreau ou Martin Luther King, dont on se rappelle la phrase célèbre : « Une injustice commise quelque part est une menace pour la justice dans le monde entier. » Dans cette tradition démocrate, James Talarico vient seulement accentuer les traits bibliques.
Son pari d’allier foi et politique à gauche est risqué. Les États-Unis sont un pays de moins en moins religieux. Dans la population, la part des athées explose, sans que ce bouleversement se traduise par une adhésion aux valeurs progressistes. Par ailleurs, le courant presbytérien du candidat texan, très à gauche, est une anomalie à l’échelle du protestantisme américain. Image classique aux États-Unis, les prêches dominicaux dans sa paroisse d’Austin se transforment souvent en tribunes politiques où l’on célèbre par exemple la multitude des identités. Les Afro-Américains, historiquement favorables aux démocrates, sont quant à eux plus conservateurs sur les questions sociétales que le reste des électeurs du parti. Face à un électorat républicain plus homogène, le succès de James Talarico dépendra de sa capacité à fédérer la mosaïque des croyances et des aspirations qui compose la gauche.
Brieuc Havy
Cet article est tiré du huitième numéro du Cri. Pour découvrir notre magazine, plus d’hésitation, abonnez-vous !





