Un léger voile de pollution masque le soleil couchant dans le quartier chrétien de Dwela, au sud-est de Damas. Seham Ghannam, 36 ans, se rend chez son frère, Osama, pour prendre des nouvelles de sa belle-sœur alitée à l’hôpital. La visite terminée, elle se dirige vers l’église Mar Elias, située à quelques pâtés de maisons. Elle en est la secrétaire et consacre une grande partie de son temps aux activités de la communauté religieuse. Devant le portail blanc qui sert d’entrée, Seham embrasse sa fille venue récupérer les clés de la maison. La messe dominicale est sur le point de commencer.
Mithanios Tanous est originaire de Wadi al-Nasara (« La vallée des Chrétiens »), à l’ouest de Homs. Il vit dans un quartier du nord de la capitale syrienne, à côté de l’université où il étudie le journalisme. Élève brillant, il est major de sa promotion, ce qui fait la fierté de ses parents. Depuis quelques mois, il a pris un job étudiant pour aider sa famille. Ce dimanche 22 juin 2025, il quitte son travail plus tôt pour se rendre à l’église Mar Elias dont il est un fervent fidèle. Il s’installe, debout, juste devant l’entrée. Les premières prières résonnent.
Il est 18 h 30 lorsqu’une voiture s’arrête à quelques mètres du porche. Un homme en descend, puis marche d’un pas tranquille et assuré vers le portail où Seham regarde sa fille s’éloigner. Il tient une arme entre ses mains et cache une ceinture explosive sous sa veste. Il atteint l’entrée, tourne et disparaît des caméras de surveillance du foyer jouxtant l’église. Le massacre a commencé.
Seham Ghannam est sa première victime. Il braque son arme vers elle et tire plusieurs coups. La femme s’effondre. Plus loin, le meurtrier abat un garçon et une jeune fille. Le voilà devant la porte de l’édifice religieux. Celle-ci à peine ouverte, il dégoupille une grenade qu’il jette au milieu de la nef et tire des rafales dans la masse des fidèles. Mithanios Tanous est l’un des premiers touchés. Le chaos règne. Deux hommes se jettent sur le terroriste qui tombe et déclenche sa ceinture explosive. Après le choc, tout se tait. Enfin, c’est l’effroi. Sur les 250 chrétiens qui assistaient à la messe, vingt-deux viennent de perdre la vie et 150 sont blessés.
La béance
Cinq mois se sont écoulés depuis la tragédie. « Vous voulez comprendre ce qui nous est arrivé ? » demande Fares [le prénom a été changé], l’un des fidèles. Il dégaine son téléphone. « Regardez cette vidéo, dit-il. Elle n’a jamais été publiée sur les réseaux sociaux. » Pendant cinq minutes insoutenables, des scènes d’horreur défilent sur l’écran dans un silence de plomb, devant un prêtre peu bavard ce jour-là.
Ce dernier préfère s’éclipser après un rapide tour du sous-sol de l’église, réaménagé pour y accueillir les messes dominicales. « C’est ici que le terroriste a déclenché sa ceinture explosive », explique Fares en désignant le plafond perforé par un trou béant. En haut, l’église est méconnaissable. Non pas à cause des dégâts de l’explosion, mais par l’ampleur des travaux entrepris depuis l’attaque.
Des traces de sang, noircies, subsistent sur les murs repeints en gris et désormais décorés d’icônes religieuses. Quelques échafaudages et des tas de ciment occupent l’intérieur du bâtiment, sous le regard d’une colombe venue observer la scène depuis une fenêtre, à l’étage. Tout a été effacé, comme pour clore ce chapitre et en ouvrir un autre.
Dans un étroit bureau en contrebas, le père Youhanna patiente en laissant une cigarette se consumer dans le cendrier. Les filles de Seham Ghannam sont rentrées de l’école, il est temps d’aller leur rendre visite. C’est dans une maison au détour d’une petite allée sombre, à quelques encablures de l’église Mar Elias, que vivent désormais Maryam, 12 ans, et Sham, 10 ans. « Leur père est parti quand elles étaient toutes petites. Au début, nous les avons accueillies chez nous, mais mon mari ne voulait plus qu’elles restent, car nous n’avons qu’une chambre », raconte Ghalia Karam, la grand-mère des orphelines.
« Je préfère prier plutôt qu’en parler »
L’église leur a déniché ce modeste logement en urgence. Le loyer s’élève à 160 dollars. C’est une somme importante pour Ghalia, qui pour la payer s’affaire toute la journée à cuisiner de grandes quantités de makdous et de chenklich (des mets locaux), qu’elle revend ensuite au voisinage. « Pour le moment, nous n’avons pas encore les moyens de prendre en charge ce montant, mais ce sera bientôt le cas », confie le père Youhanna.
La décoration est sommaire. Quelques portraits de Seham avec ses enfants habillent les murs blancs de la maison. « La famille a aussi pu compter sur la solidarité des habitants du quartier, qui se sont mobilisés pour lui offrir tout l’équipement électroménager », commente le prêtre. Loin de ces conversations pécuniaires, Sham joue avec Sadou, son doudou singe, tandis que Maryam fait ses devoirs. La cadette aime dessiner. Elle a accroché un portrait de sa mère sur son armoire, qu’elle montre à qui veut bien y prêter attention. Les deux jeunes sœurs pointent également les photos de leur mère avec de grands sourires qui font presque oublier le drame qu’elles ont vécu, jusqu’à ce que l’aînée décide de se joindre à la conversation.
« J’ai vu ma maman se faire tirer dessus, mais je préfère prier pour elle plutôt qu’en parler, explique-t-elle, laissant un silence dans la pièce. — Même avec moi ? lui demande le père Youhanna. — Je ne veux parler à personne, pas même à ma grand-mère »,répond la jeune fille droit dans les yeux.
La foi est un puissant remède à la douleur pour les victimes de l’attentat. Quasi muet dans un coin de la pièce, le frère de Seham, Osama, évoque comment le meurtre de sa sœur a changé son rapport à Dieu. « Je n’étais pas très croyant avant, affirme-t-il, mais aujourd’hui j’ai une meilleure relation avec l’Église, car c’est un moyen d’affirmer mon identité. »
Soigner les blessures
Les chrétiens redoutent d’être la cible d’attaques dans un contexte de tensions communautaires croissantes en Syrie. Début novembre, une église d’un quartier voisin a été vandalisée par des tags se référant à l’État islamique, qui ont ravivé le traumatisme de l’attentat.
« Beaucoup de nos patients semblaient aller mieux, mais ces récentes menaces en ont replongé certains dans des épisodes dépressifs », raconte Mirna Mimas, directrice de GOPA, une association qui soutient les victimes et leurs familles. Une centaine de chrétiens se rendent chaque semaine dans ce centre pour consulter une des quatre psychologues. « Nous avons reçu jusqu’à 400 personnes, au début », précise la directrice.
Dès les premières heures ayant suivi l’attaque, l’association s’est démenée pour apporter son soutien à la communauté de Dwela. « Nous avons fait le tour des hôpitaux pour orienter chaque patient vers l’établissement adapté à ses blessures, et nous avons également pris en charge l’organisation des funérailles », explique Mirna Mimas. Encore aujourd’hui, GOPA répond aux besoins des 137 familles affectées par la tragédie et réalise plusieurs visites à domicile chaque semaine. « Certains ont arrêté d’aller travailler, d’autres ne sortent plus de chez eux. Alors peu importe ce qu’ils demandent, nous le leur apportons. »
Loucen Ibrahim, 28 ans, est une des psychologues du centre GOPA. En charge des enfants, elle s’occupe d’une trentaine de jeunes. « Certains ont développé des comportements agressifs, notamment des orphelins, mais plus généralement je vois des progrès importants », constate-t-elle cinq mois après le drame.
À sa gauche, sa collègue responsable d’un groupe d’adultes acquiesce. « Parfois, nous reconnaissons des patients dans la rue, confie Darin Ayoub, 34 ans. On voit qu’ils sociabilisent à nouveau. » Pour elle, un des grands progrès est de voir cette population, longtemps freinée par la stigmatisation autour de la thérapie, accepter un suivi régulier. « Je m’occupe d’une vingtaine d’hommes dans mon travail. Ce n’est pas commun ici, vous savez. Pourtant, ils continuent de suivre la thérapie et ne manquent aucune séance. »
Si ce suivi est possible, c’est parce que le Patriarcat de l’Église grecque-orthodoxe d’Antioche à Damas finance tous les frais médicaux des victimes, physiques ou psychiques. « Nous avons subventionné énormément de prothèses auditives, car l’explosion a percé les tympans de nombreuses personnes, mais aussi les chirurgies et les traitements qui en découlent encore », confirme le père Youhanna.
Un ange parmi les cieux
Les trois premiers jours après l’attaque, le Patriarcat a dépensé 150 000 dollars de frais médicaux. Ce soutien financier à la communauté de Dwela se poursuit grâce à une vague de dons. « Le père Youhanna a donné l’instruction d’aider toutes les familles. C’est très important pour lui », nous glisse Mirna Mimas, assise à son bureau.
Début novembre, lorsque la famille de Mithanios Tanous a demandé qu’une messe soit célébrée en sa mémoire, tout a ainsi été facilité pour que l’office puisse avoir lieu. Les proches ont fait le déplacement depuis Wadi al-Nasara pour assister à la cérémonie dans une église adjacente au Patriarcat. « Ces dernières semaines, il est apparu dans les rêves de plusieurs de ses amis, raconte Fayad Tanous, le père du jeune homme assassiné. L’un d’eux nous a confié que Mithanios parlait de venir ici allumer un cierge pour nous réconforter. »
Près d’une centaine de personnes se sont rassemblées pour soutenir la famille Tanous. La cérémonie s’est achevée dans de longues étreintes. Malgré tout, Elias al-Shamas conserve le sourire. Mithanios était son meilleur ami. Ils n’allaient jamais à la messe l’un sans l’autre, sauf ce 22 juin 2025. « Son seul jour de repos ne tombait jamais un dimanche, puis il avait l’habitude d’aller à l’église le matin. Tout s’est aligné ce jour-là. Je ne crois pas que ce soit un simple coup du sort, témoigne l’étudiant en médecine de 20 ans. Nous, chrétiens, aspirons tous au paradis, alors, si on y réfléchit, quoi de plus beau que de mourir dans une église ? Aujourd’hui, cette idée m’apaise. »
Face à l’indicible épreuve qu’il a traversée, Elias al-Shamas, comme beaucoup à Dwela, s’est tourné vers la foi pour ne pas se laisser submerger. Dans l’absence laissée par son ami, il est convaincu d’une présence. « C’est mon ange, confie-t-il. Je me dis qu’il prie pour moi là-haut. C’est évident ! »
Par Aubin Eymard
Photo de Merlin Ferret
Cet article est tiré du troisième numéro du Cri. Pour découvrir notre magazine, plus d’hésitation, abonnez-vous !













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