Drag queens et catholiques : quand le sacré devient pailleté

Méconnus du grand public comme des chrétiens, des artistes utilisent l’art du drag pour détourner les codes chrétiens et se réapproprier leur héritage culturel et spirituel.

Miss Badessa incarne une diva italienne née dans un couvent. © Grégoire Baucher

Le 26 juillet 2024, le tableau Festivité dévoilé lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris déclenche une vague de harcèlement homophobe. La performance est interprétée par une partie des spectateurs comme une parodie de la Cène, le dernier repas du Christ. Cette interprétation est reprise par certains des influenceurs catholiques les plus suivis, comme le frère Paul-Adrien, qui publie le 27 juillet une vidéo consultée plus d’un million de fois et intitulée Les Jeux olympiques, les drag queens et Jésus : le christianisme est-il une serpillière ?. Directeur artistique de la cérémonie d’ouverture, Thomas Jolly affirme pourtant que son idée était de représenter une « fête païenne » avec Dionysos en son centre.

L’affaire aurait pu s’arrêter là, mais le 7 octobre suivant, une centaine de catholiques intégristes se rassemblent sur la passerelle Debilly, dans le VIIe arrondissement de Paris, à l’endroit où le tableau Festivité a été présenté. Jugeant la scène blasphématoire et satanique, ils récitent un chapelet de réparation pour conjurer la cérémonie.

Quelques semaines plus tard, le 31 octobre, le collectif queer Les Inverti·es parodie à son tour cette prière de rue à coups de soutanes, de tapis rouges et d’effigies en carton de Dalida. « Je peux entendre qu’une telle action puisse paraître déplacée. Nous avons des croyant·es chrétien·nes et de confession juive parmi nous, mais reprendre ces codes catholiques n’a pas fait débat au sein du groupe », explique Simone de Boulevard, l’une des porte-parole du collectif. Derrière ces mises en scène parodiques, Les Inverti·es cherchent à dénoncer « la manipulation des croyances religieuses à des fins politiques d’homophobie et de transphobie ».

Le catholicisme est une référence récurrente dans les performances drags, soit pour dénoncer la rigidité dogmatique de l’institution ou certaines normes morales, soit à l’inverse pour se réapproprier la religion comme un héritage familial et populaire. Aller au Vatican, c’est se rendre compte à quel point l’esthétique catholique est « camp », c’est-à-dire extravagante. Un des tailleurs préférés du Saint-Siège, Filippo Sorcinelli, est un couturier gay et fier de l’être. Dentelles, soutanes, mitres, aubes : autant d’éléments codifiés et sacrés qui semblent n’attendre qu’une chose, être détournés.

« Le prêtre de tous les LGBT »

Rien d’étonnant à ce que les drag queens, des artistes qui performent le genre, soient parfois le produit de l’institution catholique. Mami Watta, la gagnante de l’émission Drag Race France All Stars en 2025, en est un parfait exemple. Dans Queens. L’art du drag dans le monde (Hors Collection, 2025), les autrices Paloma et Élodie Petit nous apprennent qu’avant de devenir une icône de la drag, Mami Watta, d’origine ivoirienne, a enseigné le catéchisme et survécu à des thérapies de conversion.

« J’ai fait mon baptême, ma communion et ma profession de foi, je connais mon karaté », assure Ju. Ce drag king de 31 ans dirige une chorale queer le jour, la Queerale, et performe un prêtre catholique la nuit. Sous le nom de Père Eustache, il se présente comme « le prêtre de tous les LGBT ». Ses costumes de scène, mêlant sacré et paillettes, sont confectionnés par une couturière passionnée par le style vestimentaire des cardinaux.

Enfant, Ju passe sept ans au catéchisme, bien que ses parents soient athées, et comprend très tôt l’importance de la religion dans les normes sociales. Il décide alors d’incarner un prêtre pour réparer l’injustice faite aux femmes, qui ne peuvent le devenir. « J’ai rencontré un pizzaïolo copte très sympa qui s’inquiétait pour le salut de mon âme, raconte-t-il. Pourtant, je commence tous mes gigs en disant : “Le Seigneur soit avec vous.” Et les cathos de la salle répondent : “Et avec votre esprit.” Franchement, à mon avis, Dieu a de l’humour. »

Les heures sombres de la Manif pour tous

Ce n’est pas Miss Badessa qui dira le contraire. Cette fervente lectrice du Cri incarne une diva italienne née dans un couvent – badessa signifie « abbesse » en italien. Avec sa perruque blonde façon Catherine et Liliane, elle reprend dans ses shows le répertoire des grandes cantatrices qu’elle admire, comme Maria Callas. Elle ne se définit pas comme drag, mais plutôt comme une « travelote à l’ancienne ». Mais derrière Miss Badessa, il y a surtout « une catholique pratiquante qui veut être rassembleuse », précise celle qui souhaite garder son anonymat civil. « Il m’arrive d’être piquante, mais je veux vraiment donner une bonne image du catholicisme, montrer qu’on n’est pas tous des fachos. »

Pour le média culturel La Perle, Miss Badessa couvre de manière décalée la réouverture de Notre-Dame de Paris, en décembre 2024. Rosaire géant entre les mains, elle parodie la figure de la bourgeoise catholique et ironise : « La vidéo a tourné sous le manteau de plusieurs prêtres… »

Pour certaines drag queens, performer le catholicisme est une manière de se consacrer à un sacerdoce communautaire. Surmaquillées et habillées de coiffes de religieuses, les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence se mettent au service de la communauté queer : bénédictions d’enfants nés de PMA, célébration de la mémoire des disparues… En se réappropriant le message du Christ, celui d’une attention envers les marginaux, elles font des symboles catholiques des outils de solidarité « camp ». Face à l’homophobie et à la précarité, la communauté queer puise ses ressources spirituelles en elle-même.

L’optimisme de Miss Badessa disparaît à l’évocation de l’ouverture des JO de Paris : « J’ai suivi la cérémonie parce que je ne pouvais pas manquer Céline Dion. Mais toutes ces polémiques m’ont rappelé les heures sombres de la Manif pour tous. J’en suis sortie traumatisée à l’époque. Alors, cette fois-ci, je me suis bouché les oreilles », explique-t-elle. Quelques jours après la cérémonie d’ouverture, Thomas Jolly a porté plainte pour des menaces homophobes et antisémites. En mai 2025, le tribunal de Paris a condamné sept personnes, autrices des attaques sur les réseaux, à des amendes et des peines avec sursis.

Le drag

Le drag est un art performatif qui consiste à jouer avec les codes du genre, en les exagérant et en les détournant. Né dans les cabarets et les scènes underground, puis popularisé par la culture queer, il mêle maquillage, costume, théâtre, danse et humour. Les drag queens, drag kings et créatures proposent un art tout aussi politique que divertissant. Populaire dans les années 1990, le drag est revenu ces dernières années au-devant de la scène française avec l’émission de France Télévisions Drag Race France, présentée par la drag queen Nicky Doll.

Cet article est tiré du huitièrme numéro du Cri. Pour découvrir notre magazine, plus d’hésitation, abonnez-vous !

Acheter le dernier numéro !

7,50€

À lire aussi

  • Léon XIV et l’extrême droite française en conflit

    Léon XIV et l’extrême droite française en conflit

    Perçu comme plus conciliant que François avec la droite dure de l’Église, Léon tient pourtant la même ligne que son prédécesseur sur l’accueil des exilés et la fraternité des peuples. Après ses échanges rugueux avec les extrêmes droites américaines et espagnoles, c’est avec la frange traditionnaliste de l’Église française que la relation se tend.

  • Pourquoi Hildegarde de Bingen est-elle aussi hype ?

    Pourquoi Hildegarde de Bingen est-elle aussi hype ?

    Déclinée en tisanes ou en icône queer, la mystique Hildegarde de Bingen est invoquée pour soigner les maux les plus divers de notre époque. Une fascination contemporaine, dont les récupérations éclipsent le mystérieux héritage théologique de l’abbesse du XIIe siècle, canonisée en 2012.

  • Quel monde laisserons-nous à Ibrahima ? : l’édito du n°10

    Quel monde laisserons-nous à Ibrahima ? : l’édito du n°10

    Les enfants sont les premières victimes du monde fou que nous bâtissons. Mais ils sont aussi notre chance, en venant porter un regard neuf sur nos mondes inégalitaires et inadaptés. Au Cri, on laisserait volontiers les enfants renverser les voitures pour faire place aux draisiennes et aux cris de joie.

     

  • Augustin Trapenard : « Je vais au moins trois fois par semaine dans une église. »

    Augustin Trapenard : « Je vais au moins trois fois par semaine dans une église. »

    C’est l’un des journalistes littéraires français les plus connus. Le présentateur de « La Grande Librairie », sur France 5, nous a donné rendez-vous dans un bistrot parisien où il est un habitué. Sensible, pesant chaque mot, « Gus », le quadragénaire aux yeux bleus, s’est livré au « Cri » sur son enfance bourgeoise et catholique, l’exclusion qu’il a subie, la littérature comme refuge et son retour tardif à la foi.

Newsletter : Pour suivre et recevoir l’actualité du Cri

Une newsletter pour ne rien rater de nos meilleurs contenus gratuits, et suivre les nouvelles du Cri !