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Catholiques de banlieue : « On n’est bon qu’à chanter les louanges »

Dans la France de Macron, être jeune, racisé et issu des quartiers populaires est éminemment politique, y compris dans l’Église. Alors que l’institution espère capter cette jeunesse en quête de sacré, une ligne de fracture sociale et culturelle se dessine.

Publié le 30 mars 2026
De jeunes Franciliens à la Nuit de la Cité céleste, le 12 décembre 2026. © Corinne Simon.

Le 12 décembre 2025, à l’église Saint-Roch, dans le Ier arrondissement de Paris. Plus d’un millier de jeunes sont rassemblés pour une nuit de prière. L’organisateur est un collectif de jeunes catholiques issus des quartiers populaires d’Île-de-France, la Cité Céleste. Toute la nuit, lycéens, étudiants et jeunes actifs chantent des louanges à Dieu dans une ambiance survoltée, entrecoupée de témoignages.

Jeune femme noire issue de banlieue, sans caméra et sans micro, je passe inaperçue dans cette foule, où je croise plusieurs amies d’enfance et des connaissances.

Le père Don Alexis, issu de la communauté Saint-Martin, traverse la nef en soutane. « Nous ne voulons pas créer une Église dans l’Église », insiste le cofondateur de la Cité Céleste. Le prêtre a fait ses armes à Sarcelles (Val-d’Oise), avant de s’établir à Meaux (Seine-et-Marne). L’association, lancée en 2023, a été soutenue pendant deux ans par Pierre-Édouard Stérin via le Fonds du Bien commun, avant que la collaboration prenne fin en 2025. « Il nous paraît important de distinguer le soutien concret apporté au projet de la Cité Céleste par le Fonds du Bien commun des prises de position personnelles ou politiques de Pierre-Édouard Stérin, qui se sont exprimées par ailleurs »,précise le conseil d’administration du collectif. Le prêtre insiste plutôt sur les signes de confiance adressés aux jeunes par certaines instances hiérarchiques de l’Église.

Plafond de verre catholique

Janvier Hongla, président de FIDE, une association de catholiques issus des quartiers populaires, relativise cette fameuse confiance accordée aux « jeunes de banlieue » : « Après la confirmation, on disparaît des radars, explique-t-il. On a soif de sacré, d’engagement, mais les structures ne suivent pas. » Il pose une question simple : combien de politiques pastorales sont réellement pensées depuis les quartiers populaires ?

« Quand j’étais plus jeune,continue Janvier Hongla, on n’avait pas les mêmes pôles, pas les mêmes retraites spirituelles que les personnes provenant du milieu parisien. » Si cette différence de traitementest peu interrogée, c’est parce que des préjugés structurent encore les institutions religieuses françaises. Le président de FIDE le dit ouvertement : « On est bon qu’à chanter les louanges, rarement pour gouverner. » Et il fait un constat similaire sur ses aînés : « Beaucoup de nos parents issus de l’immigration servent l’Église depuis des décennies, souvent dans l’ombre. Ils sont sacristains et aumôniers. Ce sont des rôles peu valorisés, rarement traduits en responsabilités décisionnelles. »

Pourquoi existe-t-il si peu de prêtres issus des quartiers populaires ? Janvier Hongla avance une explication simple : « Une retraite de discernement, ça coûte cher. S’engager sur plusieurs années, ça suppose de ne pas avoir à soutenir financièrement sa famille. » Dans les milieux bourgeois, ces choix sont plus accessibles. Ailleurs, la vocation devient un luxe. Résultat : peu de prêtres natifs et peu d’évêques issus des milieux populaires immigrés.

Trop de soupçons

Elio [le prénom a été changé] a 27 ans. Il est éducateur et ancien responsable d’aumônerie dans le diocèse de Pontoise (Val-d’Oise). Il se souvient « d’une écoute de façade » au Sacré-Cœur de Montmartre, lors d’une réunion de préparation à la Conférence des évêques de France de 2024 : « Nous avons présenté un projet par département, raconte-t-il. Notre but était de faire connaître les acteurs de la banlieue. En fin de compte, rien de concret. Nous avons eu l’impression d’être là pour la vitrine. »

L’éducateur regrette que des sujets comme l’insertion professionnelle, la santé mentale ou le harcèlement scolaire ne soient pas pensés à destination des jeunes des quartiers : « Quand des forums de l’emploi sont organisés par le diocèse, les propositions sont tournées vers les filières professionnelles et non pas les filières d’excellence », dénonce-t-il.

Il y a une dizaine d’années, près de Cergy (Val-d’Oise), lors d’une louange, Elio fait l’expérience de ce malaise. À l’intérieur de l’église, un groupe de paroissiens « blancs tradis » s’agacent de l’enthousiasme et des danses des jeunes : « Ils nous ont dit que le djembé n’avait pas sa place à l’église, comme si c’était du folklore. » Pour les fidèles racisés, ce type de scènes n’a rien d’exceptionnel. « On pointe les comportements prétendument agressifs d’animateurs de catéchisme noirs. On nous demande de choisir entre notre foi et notre culture. Notre manière de louer Dieu serait excessive, et nos danses ont même été associées à de la sorcellerie », déplore Elio.

Les clichés autour des personnes noires persistent jusqu’au Congrès Mission d’octobre 2025, qui s’est tenu à l’Accor Arena de Paris-Bercy. Ce week-end-là, Émilie, 25 ans, éducatrice à Cergy, assiste à une scène surprenante : « Une personne a dit dans le micro : “On a besoin de zigotos sur la scène.” Les banlieusards étaient clairement visés. Nous avons de la joie et on peut plaisanter, mais respectez-nous quand même »,s’indignelacréatrice de la chaîne YouTube « Les Bourbiers d’une chrétienne ».

La jeune femme apprécie ces rassemblements où elle rencontre de « belles personnes », mais elle souffre d’un profond sentiment de décalage, que nul ne semble interroger : « À Lisbonne, je me suis retrouvée dans le bus pour les JMJ [les Journées mondiales de la jeunesse, ndlr] avec un groupe de Versaillais. Ça s’amusait à imiter l’accent africain. Ce jour-là, je me suis rendu compte que j’étais noire. »

La visibilité nouvelle de ces jeunes suscite aussi des crispations. Quelques jours après la nuit de prière à l’église Saint-Roch, un article du site Tribune chrétienne dénonce une « louange identitaire » qui menacerait l’unité de l’Église. Une accusation que les organisateurs rejettent avec fermeté. « Nous ne sommes ni un projet politique ni un outil idéologique », rappelle la Cité Céleste. Don Alexis déplore la violence des commentaires en ligne autour de l’article et le racisme décomplexé qu’ils charrient. La réaction est pourtant révélatrice. Quand la jeunesse racisée occupe l’espace commun, elle n’est plus perçue comme une promesse, mais une menace.

Deux conservatismes, une même foi

Exposés au racisme aussi bien dans l’Église qu’au sein de la société, ces jeunes ne sont pas pour autant des catholiques progressistes en rupture avec les traditions conservatrices. Nombre d’entre eux revendiquent un rapport à la foi qui résonne avec les préoccupations des catholiques blancs issus des milieux privilégiés : soutane comme marqueur visible, attachement au sacré, discours engagé sur les questions de bioéthique ou les mœurs.

Mi-décembre 2025, à l’église Saint-Roch, Manon, 20 ans, étudiante asio-descendante en paramédical originaire du diocèse de Saint-Denis, est venue chercher du sacré, sans détour. Dans son groupe de jeunes, dit-elle, on parle de sujets rarement abordés ailleurs : la vie, l’avortement, l’intelligence artificielle. « On nous apprend à argumenter face à un évangélique ou à un musulman », explique-t-elle.Depuis, elle lit davantage la Bible.

Ce qui distingue ces jeunes des conservateurs blancs des beaux quartiers tient moins à la doctrine qu’à la trajectoire sociale. « Eux héritent d’un réseau. Nous, on doit le construire, résume Janvier Hongla. On doit faire deux fois plus, marcher sur des œufs, prouver en permanence notre légitimité. »

Pour le président de FIDE, après la lutte contre les abus sexuels, le prochain grand défi de l’Église est socioculturel. Reste à consulter davantage ces jeunes, à adapter les propositions pastorales et à reconnaître pleinement leur place. « Jésus est né à Bethléem, en périphérie de Jérusalem. S’il revenait en France aujourd’hui, il viendrait de Grigny, dans l’Essonne », glisse Janvier Hongla . Une manière de rappeler que, dans le catholicisme, le cœur du message est sorti des marges.


Cet article est tiré du cinquième numéro du Cri. Pour découvrir notre magazine, plus d’hésitation, abonnez-vous !

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