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Chez les Évangéliques, les ravages de la « purity culture »

Née au sein des milieux évangéliques aux États-Unis dans les années 1990, la « purity culture » (culture de la pureté) s’est peu à peu implantée en France. Derrière son slogan « True Love Waits », elle promeut une culture du contrôle des corps et entretient certains mécanismes de la culture du viol.

Publié le 18 août 2026
Illustration de Cécile Alvarez

Une jeune fille de 13 ans est invitée par son père pour un dîner aux chandelles. Au dessert, il sort un écrin et lui offre une bague gravée de trois mots : « True Love Waits » (Le véritable amour attend). En l’acceptant, elle promet de rester vierge jusqu’à son mariage, de garder son esprit innocent, son corps intact et son âme pure.

Cette scène s’est répétée dans des milliers de familles évangéliques américaines au début des années 1990, en pleine expansion de la « purity culture ». À l’époque, les campagnes en faveur de l’abstinence se multiplient dans les églises évangéliques. Le slogan « True Love Waits » apparaît sur des bagues, des t-shirts ou des brochures distribués lors de concerts chrétiens et de purity balls, ces cérémonies où des adolescentes promettent publiquement de préserver leur virginité jusqu’au mariage. Environ 2,5 millions d’adolescents américains auraient signé des engagements publics d’abstinence pendant cette période, selon une étude du sociologue Peter Bearman publiée dans l’American Journal of Sociology. Louise Chabanel, doctorante en sociologie des religions à l’EPHE (École pratique des hautes études), travaille sur les normes de conjugalité et de sexualité dans le christianisme évangélique en France et aux États-Unis. Selon elle, il faut distinguer le « mouvement de la pureté » américain de la « culture de la pureté », plus diffuse, qui lui survit aujourd’hui. « Beaucoup de chrétiens évangéliques considèrent l’abstinence avant le mariage comme une conviction biblique classique », explique-t-elle. « La purity culture, c’est plutôt une manière de faire de la pureté sexuelle un enjeu spirituel et moral central. »

Mais la notion d’« impureté » déborde largement la seule question des relations sexuelles. Dans ses recherches sur les youtubeurs évangéliques américains, Louise Chabanel montre que la frontière entre pureté et impureté concerne aussi les pensées, les vêtements, les gestes affectifs, les films que l’on regarde ou même les fantasmes. « Un simple câlin peut conduire à d’autres choses », préviennent des influenceurs étudiés par la chercheuse. Certains de ces influenceurs expliquent aussi que les femmes auraient la responsabilité de protéger les hommes de leurs propres désirs sexuels en contrôlant leur apparence. Derrière ces discours se dessine une vision de la sexualité comme territoire à risque, où la pureté peut être compromise non seulement par les actes, mais aussi par les images, les pensées ou les émotions. La sexualité n’est plus seulement encadrée, elle devient un objet de vigilance permanente.

« Plus pure que le diamant »

En France, la culture de la pureté n’a jamais pris l’ampleur qu’elle a pu avoir aux États-Unis. « Là-bas, c’est un véritable mouvement avec ses rites, ses objets et ses productions culturelles », note Louise Chabanel. « En France, cela s’est davantage importé par des discours que par des pratiques. » Un phénomène qui se propage notamment à travers des livres traduits de l’anglais, des conférences pour la jeunesse, des blogs chrétiens ou les réseaux sociaux.

Parmi les ouvrages qui circulent sur le sujet, deux ont récemment fait couler beaucoup d’encre : Plus pure que le diamant et Plus précieuse que les perles. Écrits par l’autrice sud-africaine Suzanna de Ferrières et publiés en français dans les années 1960, ces livres promettent aux jeunes croyants les clés d’un « mariage heureux et durable » fondé sur la pureté, la retenue et des rôles hommes-femmes très traditionnels. Ils ont connu un regain d’intérêt ces dernières années, notamment sur les réseaux sociaux. Une libraire chrétienne confiait même en vendre « plusieurs exemplaires par semaine ». La librairie CLC France, qui éditait également les ouvrages, a annoncé en 2025 l’arrêt de leur publication. Dans un communiqué, elle évoque « une certaine forme de légalisme » et des idées davantage inspirées « du contexte social des années 1950 que de l’Évangile ». Selon Louise Chabanel, ce retour en grâce de certains discours sur la pureté n’est pas anodin.

Dans une société où les normes sexuelles ont profondément évolué, la sexualité devient un marqueur identitaire fort pour une partie des évangéliques. « La sexualité est un lieu de séparation entre la communauté croyante et la société civile », explique-t-elle. Défendre l’abstinence, la pudeur ou certains modèles conjugaux permet alors d’affirmer une différence avec « le monde », particulièrement chez une partie des jeunes générations évangéliques très présentes sur les réseaux sociaux.

Exprimer clairement ses limites

Le mouvement de la pureté américain fait l’objet de polémiques depuis les années 2010. « Des études scientifiques ont mis en relation ces discours sur la pureté avec des troubles psychologiques et des difficultés de santé sexuelle », souligne Louise Chabanel. Dans les entretiens qu’elle mène en France et aux États-Unis, la chercheuse rencontre des croyants d’une trentaine d’années qui portent aujourd’hui un regard critique sur les discours reçus au cours de leur adolescence. « La honte revient. » La sexologue évangélique Nathalie Gonzalez fait le même constat dans son cabinet. Selon elle, le problème n’est pas l’attente du mariage en elle-même, mais la manière dont la sexualité est transmise. « On peut parler d’engagement, de fidélité ou d’attente sans construire un rapport de honte autour du corps ou du désir », estime-t-elle.

Selon la thérapeute, certains couples ayant grandi dans cette culture rencontrent ensuite des difficultés importantes à parler du corps, du désir ou du consentement. « Beaucoup de femmes ont appris à se méfier de leur propre corps », explique-t-elle. Certaines seraient incapables de se regarder nues, de nommer certaines parties de leur intimité ou d’exprimer clairement leurs limites.

Nathalie Gonzalez évoque également ce qu’elle appelle « le mythe de l’interrupteur » : l’idée qu’il suffirait de tout bloquer avant le mariage pour qu’une sexualité épanouie apparaisse naturellement une fois marié. « Beaucoup de couples ont “tout fait comme il faut” et se retrouvent ensuite complètement perdus », raconte-t-elle.

Pour elle, l’un des grands angles morts de cette culture reste la question du consentement. « On parle énormément du cadre — attendre le mariage — mais beaucoup moins du désir, du plaisir ou du consentement », observe-t-elle. « J’entends régulièrement des femmes me dire : “Mon mari pense que je n’ai pas le droit de dire non.” »

Camille Perrier


Cet article est tiré du neuvième numéro du Cri. Pour découvrir notre magazine, plus d’hésitation, abonnez-vous !

 

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