À 16 ans, Denis Chautard réunit ses parents autour de la table familiale. L’adolescent, scolarisé à Privas (Ardèche), a une grande annonce à faire : il veut devenir prêtre. Soixante ans plus tard, ce moment reste gravé dans sa mémoire. « Maman s’est mise à pleurer, pour deux raisons : elle était émue que son fils envisage d’être prêtre, mais aussi très angoissée par la question de ma vie affective. Autour d’elle, plusieurs prêtres avaient quitté le ministère pour se marier », se souvient ce membre de la Mission de France et retraité de l’éducation nationale.
Malgré la bienveillante mise en garde maternelle, Denis Chautard ne renonce pas à son projet. À contre-courant, le jeune catholique choisit la prêtrise en pleine période de contestation des institutions et de chute du nombre d’ordinations. Deux événements majeurs bousculent alors l’Église catholique : le concile Vatican II et les réformes profondes qu’il enclenche, puis le mouvement de Mai 68 — dans lequel se retrouvent de nombreux chrétiens de gauche. « Je suis entré au séminaire en septembre 1965, trois mois avant la fin du concile », se souvient le père Pierre Breton, 79 ans, ancien vicaire général du diocèse de Quimper. « L’Église bougeait, la société était en pleine effervescence. Dans le même temps, le nombre de jeunes Bretons prêts à devenir prêtres s’effondrait. On se rendait compte que l’Église n’arrivait plus à être en phase avec l’évolution culturelle en cours. »
Lors de cette « crise catholique » — nom donné par l’historien Denis Pelletier à cette période qui s’étend de 1965 à 1978 —, la question du célibat des prêtres s’invite dans les débats et le mariage devient, dans l’esprit de certains d’entre eux, un horizon possible.
« Cette revendication apparaît nettement en 1968, avec la création du mouvement Échanges et dialogue. Au départ, quelques prêtres contestataires signent un manifeste, puis le groupe s’agrandit », retrace Yvon Tranvouez, professeur émérite en histoire contemporaine à l’université de Brest, précisant qu’au-delà de la possibilité de se marier, les membres revendiquaient également les droits de travailler et d’avoir un engagement politique. « Beaucoup de prêtres voulaient pouvoir partager la vie des gens, avoir un équilibre personnel et une indépendance par rapport à l’Église », complète le père Denis Chautard. L’abbaye de Boquen (lire aussi p. 88), en Bretagne, devient l’un des centres de la mobilisation. Malgré sa réputation de « moine rouge », le prieur Bernard Besret bénéficiait d’une relative protection des institutions ecclésiales. Jusqu’à cette conférence d’août 1969, où il a suggéré la mise en place d’une année sabbatique pour permettre aux prêtres, aux religieux et aux religieuses d’interroger leur engagement au célibat. Un point de non-retour pour l’ordre cistercien, qui l’a démis de ses fonctions.
En vingt ans, 2 500 départs de prêtres
En 1978, la parenthèse progressiste ouverte par une partie des chrétiens se ferme pour de bon avec l’arrivée de Jean-Paul II sur le trône de Pierre. « Beaucoup de propositions d’Échanges et dialogue avaient donné l’espoir que l’Église allait s’ouvrir. Finalement, il n’y a rien eu et l’institution a repris les choses en main », insiste Béatrice Lebel, autrice de la thèse Boquen : entre utopie et révolution dans le catholicisme français (1965-1976).
Bien que brève, cette période de contestation de l’ordre établi fait évoluer les mentalités. Au tournant des années 1970, le célibat ne relève plus de l’évidence pour tous les clercs. Certains prêtres, nés à la campagne et entrés très tôt au petit séminaire, où les contacts avec la gent féminine étaient restreints, se posent pour la première fois la question d’une vie à deux.
Ces changements à bas bruit se traduisent par une grande vague de départs. Environ 2 500 prêtres quittent leur ministère entre 1965 et 1985, dont un grand nombre pour se marier, selon les calculs de la sociologue Danièle Hervieu-Léger. Le cas le plus médiatisé fut sans doute celui de l’abbé Barreau, jeune espoir du clergé parisien qui quitte ses fonctions sacerdotales en 1971 pour se marier. « J’ai la conviction qu’il faut à l’avenir dissocier l’engagement libre du célibat consacré, qui garde sa valeur pour ceux qui en ont la vocation, et l’exercice du ministère dans l’Église », se justifie-t-il à l’époque dans une lettre adressée à ses proches.
Abandonnant tout espoir de réforme de l’institution, Jean Combes quitte son ministère la même année pour des raisons similaires. « On sentait bien que la question était bloquée parce qu’il y a un tabou de l’Église sur la sexualité. La clause de célibat des prêtres n’est pas doctrinale, mais seulement disciplinaire, et remonte au XIIe siècle (avec le concile de Latran, ndlr). Pendant onze siècles, c’est-à-dire la majorité de l’histoire de l’Église, ils pouvaient se marier », rappelle celui qui a créé avec sa femme l’association Plein Jour pour aider les compagnes de prêtres.
Voyant « des copains quitter le ministère » dans les années 1970, après une décennie de sacerdoce, le père Jean Miossec s’est lui aussi interrogé sur son célibat. « J’ai finalement décidé de rester parce que je ne suis pas tombé amoureux et que j’étais épanoui comme aumônier de la Jeunesse ouvrière chrétienne », témoigne l’homme de 91 ans.
Parmi les derniers Mohicans, comme Jean Miossec, « un certain nombre croyaient à la réforme de l’Église, à son ouverture politique à gauche et à des changements dans le sens qu’ils attendaient », raconte l’historien Yvon Tranvouez. Une poignée de décennies plus tard, la déception pointe chez plusieurs prêtres interrogés par Le Cri. « J’ai eu une vie heureuse comme prêtre, mais je reste peiné de voir comment notre Église ne se donne plus les moyens d’être vraiment présente à la population et la prive ainsi des ressources spirituelles apportées par Jésus de Nazareth », souligne le père Pierre Breton, ordonné en 1973. « J’aurais préféré avoir la liberté de me marier », ajoute-t-il, concédant tout de même que s’il « avait été en couple, certaines personnes n’auraient pas abordé avec autant de facilité des questions de fond ».
Sacralisation du célibat
À l’heure où les paroisses se vident et où les vocations se font rares, l’ancien curé de Carhaix aurait aimé que l’Église « laisse le choix aux jeunes prêtres de rester célibataires ou de se marier et [qu’elle] appelle des hommes et des femmes mariés ayant fait la preuve d’une vie sociale équilibrée » à exercer un ministère.
Défendant aussi l’ouverture de la prêtrise à des candidatures plus larges, le père Denis Chautard voit bien que ce message a de plus en plus de mal à passer dans des paroisses marquées par un « retour au traditionnel » : « Les fidèles sont heureux de voir que le prêtre vit quelque chose qu’ils ne vivent pas eux-mêmes. Le célibat en fait partie et tend à faire du prêtre un être supérieur. Mais cette sacralisation de la fonction ne correspond pas à ma manière de vivre mon ministère, qui est un ministère de l’Incarnation. Je vois plutôt le célibat comme un aiguillon qui me conduit à partager la vulnérabilité de beaucoup, et ainsi à m’ouvrir aux autres. »
La question pourrait ne pas rester aussi figée que ces dernières décennies. En mars, l’évêque d’Anvers, en Belgique, a osé une annonce inattendue. Dans une lettre pastorale, Mgr Johan Bonny a expliqué qu’il comptait ordonner « quelques hommes mariés » pour son diocèse, d’ici 2028. Si ce n’est pas le premier évêque à se positionner en faveur de l’accès d’hommes mariés à la prêtrise, c’est bien le premier à affirmer vouloir leur permettre de franchir le pas. Reste à savoir comment le Vatican réagira.
Juliette Vienot de Vaublanc
Cet article est tiré du neuvième numéro du Cri. Pour découvrir notre magazine, plus d’hésitation, abonnez-vous !





