Le Cri : Parlons d’abord de votre engagement. Votre combat remonte à vos années de fac. Il y a sept ans, vous avez cofondé Désobéissance écolo Paris et Les Universitaires planteurs d’alternatives (LUPA). Êtes-vous la même qu’en 2018 ?
Léna Lazare : À LUPA, on était beaucoup sur la question des alternatives, des petits gestes. On en est vite revenu… Mais c’est vrai que la première chose que j’ai faite en arrivant à l’université, c’est de créer l’équivalent d’une AMAP, en faisant le lien avec les maraîchers de Rambouillet afin de proposer des légumes pas chers aux étudiants. Au même moment, je me suis retrouvée dans plein de mobilisations. C’est ce qui a amené Désobéissance écolo Paris. J’ai compris que l’écologie n’était pas quelque chose à part, qu’il fallait aller dans les mouvements sociaux, que c’était une question de critique du capitalisme, de justice sociale. J’ai voulu décloisonner toutes ces dimensions. De là, on peut deviner la trajectoire qui a été la mienne vers les Soulèvements. Avec d’autres, j’ai porté assez tôt la question des luttes locales.
Comment avez-vous compris cette nécessité de l’enracinement ?
Depuis quelque temps, on menait des actions coups de poing contre Total, la Société Générale. J’avais l’impression qu’elles étaient inutiles. C’est là que j’ai assisté au succès de Notre-Dame-des-Landes, qui a eu un très grand impact sur moi. Il m’a paru assez évident que sans ancrage, ça allait être compliqué d’obtenir des victoires durables. Il y a aussi toute la question de l’attachement à un territoire, d’avoir envie de le défendre et que ce ne soit pas seulement une lutte contre quelque chose, mais une possibilité de créer des alternatives, une dynamique, un intérêt pour la subsistance. On le voit aux Soulèvements, que ce soit sur les cantines de lutte qui font des repas toutes les semaines, les réseaux de ravitaillement ou les fermes qui produisent des légumes pour le collectif… En luttant, on crée déjà le monde auquel on aspire.
Le 5 novembre dernier, « Libération » et « Mediapart » ont publié des vidéos issues des caméras de la gendarmerie à Sainte-Soline. Les forces de l’ordre y molestent et insultent des manifestants mobilisés contre la mégabassine, le 25 mars 2023. Vous y étiez. Comment avez-vous reçu ces révélations ?
Les vidéos dévoilées sont très fortes. La densité montre que ce ne sont pas seulement quelques dizaines de gendarmes en roue libre. C’est systémique, et pas le fait d’une poignée d’individus ayant des idées fascistes. Je trouve ça glaçant. Il va falloir se mobiliser sur la question de la police. J’essaie de rester optimiste sur les temps à venir, et même les prochaines élections, mais se dire qu’on pourrait avoir un gouvernement d’extrême droite avec cette police-là…
Il y a eu de nombreux blessés à Sainte-Soline, quarante graves dont deux ont vu leur pronostic vital engagé. Tout le monde, j’imagine, a été très éprouvé. Comment vous en êtes-vous remis les uns les autres ?
On a enchaîné des semaines où il était impossible de se remettre. Assez vite, on a dû se défendre juridiquement et médiatiquement. Puis il y a eu la dissolution des Soulèvements. Tout cela a eu un impact sur le long terme. Certaines personnes qui étaient épuisées ont pris du temps pour se reposer lorsqu’on a gagné contre la tentative de dissolution. Heureusement, il y a eu beaucoup d’accompagnement psy, des groupes d’écoute…
Le militantisme que vous défendez se soucie de la vie intérieure. Vous avez parlé plus tôt de votre volonté de créer des alternatives adaptées aux territoires où vous vous engagez. Vous voyez une dimension spirituelle à cette manière de créer le lien et de lutter ?
Si j’ai décidé de devenir agricultrice, ce n’est pas seulement par mon engagement politique, ou par résistance à l’agro-industrie. J’ai compris que si je passais mon temps à taper des communiqués, ça n’irait pas. J’ai besoin d’un équilibre dans ma vie, et le rapport à la terre est en soi très spirituel.
J’étais contente que Le Cri me contacte parce que je ne m’attendais pas, au sein du mouvement écologiste, à créer des liens avec des collectifs chrétiens, comme Anastasis par exemple. Les membres de Lutte et Contemplation viennent aussi aux mobilisations anti-bassines, et ils ne sont pas les seuls. On a trouvé beaucoup de points communs entre nous, et des manières d’agir ensemble.
Avant l’interview, vous nous avez dit que vous n’étiez pas allée à l’église depuis longtemps. Où en êtes-vous ?
Mon père est protestant. J’ai été présentée au temple, mais ça s’arrête un peu là. Toutes les fois où je suis allée à la messe, c’est parce que ça m’intéresse de passer du temps dans l’église du village, avec les gens.
Et vous croyez ?
J’ai pas mal médité dans ma vie. Ma pratique de la méditation n’est pas forcément liée à une religion et lorsque je m’y suis intéressée vraiment, c’était, lors de mes séjours au Japon, à la question du shintoïsme, de l’animisme. Ce sont des choses qui me parlent pas mal quant à mon lien avec la nature, le vivant, mais qui peuvent aussi créer des ponts vers d’autres religions via la croyance en des forces de vie et d’amour. Mais ce qui est dommage, c’est que j’ai trop peu l’occasion de discuter avec des personnes croyantes autour de moi. C’est triste. La filleule de ma mère a failli devenir sœur, mais la dernière fois qu’on a vraiment discuté religion, c’était lorsque je l’ai croisée à Paris alors qu’elle allait à la Manif pour tous. Elle est prof à Stanislas, mais maintenant, elle est à Lutte et Contemplation, elle a changé !
Aux Soulèvements, mon ami Johan a un lien très intéressant avec la religion. On allait parfois à l’église ensemble pendant la dissolution. D’ailleurs, Soline est une sainte liée aux calamités agricoles. Quand on était là-bas, il y a eu un tas d’événements assez marquants… J’ai tendance à dire que c’était peut-être la force de sainte Soline, parce qu’il y a eu plusieurs tremblements de terre, potentiellement en lien avec les bassines. À un moment, la terre s’est fissurée dans la chambre d’agriculture. C’était « Sainte Soline avec nous »,avec des événements un peu inexpliqués [rires].
Vous gagnez votre vie comme agricultrice et boulangère. Vous avez toujours su travailler de vos mains ?
C’est vrai que je ne suis pas une néorurale. J’ai toujours fait des choses dehors avec mes parents. On adhérait par exemple à l’association pour le maintien de l’agriculture paysanne du coin. J’allais faire des chantiers chez le maraîcher à côté de chez nous. Je ne viens pas d’un milieu d’agriculteurs, mais tout ça ne m’était pas étranger. D’ailleurs, même si je ne suis pas trop mécontente du pain que je fais, ça prend plusieurs années de devenir une bonne boulangère. D’autant qu’on travaille avec du vivant, parce qu’on fait du pain au levain et que la fermentation est longue.
Dans un article sur le site « Les Champs d’ici », vous dites : « Mon travail d’agricultrice est stressant, mais je sens que je suis à ma place. » À quoi on sent qu’on est à sa place ?
Si je me sens à ma place dans l’agriculture, c’est parce que toutes mes actions quotidiennes me font du bien, même si c’est dur. De A à Z, c’est mon projet. Je sais ce que je fais, que je le fais pour le territoire, que je me relie à une histoire de la paysannerie, à un monde qui est en train de disparaître même si j’espère que ce ne sera pas le cas. Je me relie aussi au syndicalisme, à tout un tas de choses qui me portent. Aux Soulèvements, je me sens là où je dois être. Je ne pourrais pas les quitter sous prétexte que la ferme me demande du temps. Quand je me dis que je vais faire 45 ou 50 heures à la ferme et qu’après j’irai aux Soulèvements, pour l’instant, ça me semble envisageable. Je vais donc continuer à faire les deux.
Propos recueillis par Robin Verner
Photos par Camille Nivollet













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