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Don italo Calabrò : la folle histoire du prêtre qui a déjoué les plans de la mafia 

Au milieu des années 1960, Italo Calabrò est envoyé dans un hameau de Calabre tenu par la ’Ndrangheta, la plus puissante mafia du monde. Au cœur d’une lutte locale contre la vendetta, il est un des premiers à comprendre, en Italie, que l’éducation est le meilleur ennemi du crime organisé.

Publié le 28 Jan 2026
Illustration : Candice Roger

Lorsque Don Italo Calabrò arrive pour la première fois à San Giovanni di Sambatello, en 1964, il n’a pas encore 40 ans. L’hiver a déjà enveloppé de son air piquant ce hameau perché à 600 mètres d’altitude, sur les flancs de l’Aspromonte. À vol d’oiseau, en piqué vers la mer, sept kilomètres le séparent de Reggio de Calabre, qui s’étale le long de la côte ionienne. Pourtant, c’est comme si les deux endroits vivaient à des années-lumière de distance. « Les mentalités étaient assez rétrogrades : les filles n’allaient pas à l’école, les garçons se faisaient un peu d’argent sur les chantiers, tout le monde travaillait dans les champs », raconte Giuseppina, remuant ses souvenirs de préadolescente. À l’époque, elle avait 11 ans et la réputation d’une fille « pas très recommandable », car elle était l’une des trois seules de son âge à suivre une scolarité à Reggio.

Don Italo, lui, sait bien pourquoi il est envoyé là. Il remonte les ruelles du village jusqu’à une bâtisse de trois niveaux dont les murs de béton, mal finis, bloquent la vue imprenable sur le détroit de Messine qui fait scintiller ses eaux, en contrebas. C’est la maison du boss local. La petite église de Santa Maria della Neve se trouve un peu plus haut, au bout de marches raides qui amènent sur les hauteurs du village. Deux autres prêtres ont récemment emprunté ce même escalier. Eux aussi sont arrivés le souffle court au pied de l’église puis, en moins d’une semaine, ont déguerpi. Don Italo doit tenir quelques jours, le temps de calmer les esprits. Là-haut, on ne lui a pas menti, l’église est bel et bien murée. Des planches de bois ont été clouées en travers de la porte. Il aura beau les retirer, cela n’y changera rien. Le boss a donné l’ordre de ne pas y mettre un pied. C’est sa vengeance pour avoir été contraint à la cavale.

Une église sous influence

Dans ses journaux de bord, Don Italo Calabrò consigne ce qui l’a amené dans ce village de 600 âmes : « Le 7 décembre 1964, écrit-il, l’évêque de Reggio de Calabre me demande de monter à San Giovanni car il s’y passe une chose particulière. La nuit, le prêtre cache… » Les points de suspension taisent le nom du boss local, l’un des plus importants de la mafia calabraise, qui échappe à tous les contrôles de police, trouvant refuge la nuit dans la maison paroissiale. Alors, quand le curé est relevé de ses fonctions et que le mafieux perd sa couverture, San Giovanni di Sambatello marque son mécontentement.

Dans ce hameau comme dans bien d’autres, un boss local tient les habitants sous sa coupe. Personne ne parle encore de ’Ndrangheta, le crime organisé calabrais devenu le plus puissant d’Italie et l’un des plus redoutés du monde. Cosa Nostra, la mafia sicilienne qui sévit de l’autre côté du détroit de Messine, terrorise le pays avec sa première guerre interne et accapare l’attention. Don Italo Calabrò, sans le savoir, devient l’un des premiers à se saisir d’un problème qui n’a pas encore de nom. Il faut attendre fin novembre 1975 pour que les évêques calabrais condamnent publiquement la mafia locale.

« Avec beaucoup de force de caractère, d’humilité et de courage, Don Italo Calabrò s’est attaché à nous et a décidé de rester pendant vingt-six ans, se souvient Giuseppina. Sa présence a changé la vie du village. » Le prêtre possède un précieux sésame : parmi les élèves de l’école où il enseigne se trouve un neveu du boss. « Si vous ne voulez pas aller à l’église, n’y allez pas, mais c’est une bonne personne, donc ne l’insultez pas », intime le jeune homme aux habitants à propos de son professeur.

Don Italo rouvre l’église et échappe aux insultes et aux menaces que ses prédécesseurs ont reçues. Les premières messes qu’il célèbre comptent deux ou trois fidèles. Il comprend que c’est en dehors de l’église qu’il gagnera la partie. Il parcourt les rues, a un mot pour chacun, plaisante avec les hommes, fait installer des haut-parleurs sur les murs de l’église pour que les femmes, contraintes de travailler aux champs le dimanche matin, écoutent son homélie tout en s’occupant des légumes. En à peine deux mois, les rangs des fidèles grossissent, timidement mais sûrement.

L’antimafia sociale

« Don Italo a découvert une grande pauvreté, un isolement total et un contexte culturel très dégradé », raconte Domenico Nasone, président de l’association antimafia Libera à Reggio de Calabre, qui a travaillé aux côtés du prêtre pendant près de vingt ans. « Il n’y avait pas d’eau courante, pas d’égouts, l’électricité n’arrivait que dans quelques maisons, le bus s’arrêtait à cinq kilomètres du village, qu’il fallait ensuite parcourir par un chemin muletier. Pas de boîte postale, et le boss empêchait l’État de construire une école publique. »

Dans les registres de l’église, la faim est encore une cause de décès que l’on consigne à côté du nom du défunt. Don Calabrò met alors en marche ce que, cinquante ans plus tard, Domenico Nasone qualifie de « révolution » : le prêtre fait étudier les filles – certaines poursuivent même au collège – et engage ainsi « une formation religieuse, mais aussi morale de ce peuple, en lui apprenant à lutter pour ses droits et à regagner sa dignité ». « Il a fait comprendre aux habitants que la présence de mafieux dans leur village empêchait son développement », résume Domenico Nasone.

« Il nous a responsabilisés et rendus autonomes », abonde Giuseppina, qui raconte les premières grèves des habitants pour exiger l’eau courante, le prolongement de la ligne de bus ou l’ouverture d’une véritable école. « On a même fait venir la télévision locale pour couvrir nos actions, continue la sexagénaire, le sourire aux lèvres. Don Calabrò répétait inlassablement que le monde ne commençait pas et ne s’arrêtait pas à San Giovanni. Il nous a appris à nous ouvrir, à voir au-delà des frontières du village. » L’intuition du prêtre est celle qui guide aujourd’hui la plupart des politiques de lutte contre la mafia en Italie, ce qu’on appelle « l’antimafia sociale » : l’une des clés pour briser le cercle de la criminalité est de proposer un modèle différent à des enfants et des familles qui vivent souvent en vase clos.

Don Italo récupère un vidéoprojecteur et transforme la maison paroissiale en ciné-forum après l’école. Il apporte des magazines pour faire lire les enfants, installe un babyfoot et une télévision, fait aménager un terrain de sport, invite les paroissiens à participer à des pèlerinages mixtes, à une époque où hommes et femmes ne se côtoient jamais au village. Derrière la grille du confessionnal, les femmes se laissent aller à toutes les confidences. Elles racontent comment la ’Ndrangheta brise leurs familles, la douleur des maris assassinés, de ceux en cavale, leur impuissance lorsque leurs fils décident de prendre la relève, aveuglés par le pouvoir et l’argent. Le prêtre comprend avant les autres que ce sont elles qui peuvent changer la donne au sein de cette organisation criminelle basée sur les liens du sang et dans laquelle les fils sont destinés à reprendre le flambeau des pères et les femmes à nourrir l’omerta et l’esprit de vengeance.

« Ne cherche pas à savoir qui a mis cette bombe sous ta voiture »

Après chaque assassinat – et ils se sont comptés par dizaines –, à la fin de ses oraisons funèbres, Don Calabrò parcourt les ruelles escarpées de San Giovanni et des villages alentour, frappe aux portes des mères endeuillées : « Ne pensez pas à la vengeance », répète-t-il, ou bien : « Ne cherche pas à savoir qui a mis cette bombe sous ta voiture », demande-t-il au survivant d’un attentat qui se démène dans le village pour savoir qui a voulu le tuer. « Si ce qui te dérange, c’est que ta voiture ait brûlé, je préfère t’en racheter une », lui dit le prêtre.

Sur les bancs de l’église, certains lui enjoignent parfois de s’en tenir à la messe. Cette simple remarque suffit à rendre chaque souffle plus pesant. Alors, Don Italo fouille dans ses souvenirs et relate le cas de ce garçon d’un quartier populaire de Reggio de Calabre dont les parents, « lorsqu’il se bagarrait avec un autre enfant, ne lui demandaient pas s’il avait raison ou tort, mais s’il avait réussi à donner plus de coups qu’à en recevoir ». Ces anecdotes, recueillies par son ancien collaborateur Piero Cipriani dans la biographie Nessuno escluso, mai. Italo Calabrò prete del Sud (non traduit), racontent « la motivation et le point de vue très particulier qui étaient les siens dans son action contre la mafia, qu’il considérait comme un système de vie, de culture, de pouvoir représentant l’anti-Évangile, la négation des valeurs les plus authentiques de l’homme et de la foi elle-même ».

Certains prêtres engagés contre la criminalité organisée ont été assassinés ces dernières décennies en Italie. Don Italo Calabrò, lui, est mort des suites d’une maladie, en 1990. Pourtant, ses condamnations sont restées sans appel, en particulier lors des enterrements des victimes d’assassinats mafieux, qu’il était le seul à accepter de célébrer. « Sa méthode a toujours été de nous inclure dès le départ dans les changements et de ne jamais juger qui que ce soit », estime Giuseppina, très émue à l’évocation de ses souvenirs. « Lorsqu’il parlait des mafieux lors de ses homélies, il ne les jugeait pas, il disait que c’était de bonnes personnes qui s’étaient laissées piéger et que s’il était désormais trop tard pour les sortir de là, il fallait éviter que leurs fils suivent leur voie. »

Au cimetière de San Giovanni di Sambatello que surveille un immense pin sans épines, la tombe du prêtre, entretenue par les paroissiens, est encore parfaitement lustrée et bordée de quelques vases de fleurs toujours garnis. Le hameau n’a plus grand-chose à voir avec celui que Don Calabrò a connu à son arrivée. Il s’est dépeuplé lorsque les nouvelles générations ont obtenu des diplômes, que certaines femmes sont devenues médecins ou biologistes, que d’autres habitants ont été embauchés à la poste ou aux chemins de fer italiens.

Domenico Nasone, lui, en fait une étape obligée des visites qu’il organise avec Libera pour comprendre ce qu’est la criminalité organisée, loin du folklore des films ou des séries. Il fait partie de la petite équipe qui vient de conclure l’enquête diocésaine nécessaire à la demande de béatification de Don Calabrò, que l’Église a ouverte en 2023.

À quelques mètres de la pierre tombale sous laquelle gît le prêtre, une photo en médaillon toise les visiteurs, celle de l’ancien boss, dont le corps repose dans l’une des niches installées en hauteur. Dans les allées du cimetière dorment aussi les victimes de son clan : un enfant de trois ans tué d’une balle perdue dans les bras de sa mère, deux jeunes hommes ayant eu le malheur de prendre en stop un mafieux qui voulait changer de vie, mais que ses anciens complices avaient condamné à mort, un autre ayant laissé derrière lui sa femme enceinte de trois mois. « C’est ça, l’histoire de la ’Ndrangheta, celle des guerres, du boss mais aussi des victimes innocentes », conclut Domenico Nasone en refermant, dans un grincement, la porte du petit cimetière.

Par Cécile Debarge, à San Giovanni di Sambatello et Reggio de Calabre (Italie)

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