Quand ma fille Ida, 3 ans, allume un cierge à l’église et récite maladroitement une prière, ça émeut souvent les mamies, qui ne manquent jamais de lui demander son prénom. À quoi elle répond toujours « Ida » (c’est bien), mais ne peut s’empêcher de divulguer aussi le blaze familial : Piccarreta. De plus en plus, les mamies écarquillent les yeux et répondent, comme frappées par le Saint-Esprit : « Piccarreta… ? Comme la sainte ? »
Luisa Piccarreta (1865-1947), c’est la hype chez certains depuis une dizaine d’années. Une mystique également connue sous le nom de « petite fille de la Divine Volonté » parce que, dès l’âge de 13 ans, elle aurait été atteinte de stigmates (invisibles) du Christ, qu’elle l’aurait vu depuis sa fenêtre portant sa croix, souffrant la Passion. Luisa a dicté ses visions qui remplissent des dizaines de cahiers. Sa mystique tourne autour de la volonté toute-puissante du Christ et de notre inanité profonde. Dans ses fracassantes révélations, elle raconte que Jésus voulait « traverse[r] [s]on cœur de part en part avec une lance qu’Il tenait dans Sa main. J’en ai ressenti une douleur très grande, mais j’étais très contente de souffrir. […] Car de là provenaient le plaisir et la douceur que je goûtais. »
Cette mystique sanguinolente – façon Quentin Tarantino – suscite un grand intérêt auprès du public croyant. L’ancienne journaliste Natalia Trouiller, lanceuse d’alerte sur les abus dans l’Église, commente ainsi les révélations de la mystique italienne : « Jésus y apparaît comme un tortionnaire qui, pour briser la volonté de Luisa, la soumet à des sévices physiques et psychologiques dignes d’un porno sadomasochiste. Ce genre de littérature entre les mains d’un gourou, ça donne quoi ? On le sait. »
La mystique ne se résume pas à une spiritualité de la douleur. Au contraire, nombreux sont celles et ceux qui l’ont déplacée bien loin du petit théâtre du moi. Notre dossier montre que derrière les mystiques se cachent d’ardents croyants défenseurs des pauvres et du vivant, ou des théologiennes dressées contre des « maîtres vaniteux ». Ces spiritualités hors du commun sont souvent tournées vers la plus commune des choses : le monde. Le Cri ne veut pas nourrir ses lectrices et ses lecteurs d’une spiritualité qui fait de l’âme un laboratoire narcissique, une sorte de développement personnel pour croyants. Ce numéro vous propose de découvrir une mystique transformant l’expérience de Dieu en amour du prochain.
Quant à ma fille devant son cierge, j’essaie de lui apprendre à ne pas se faire d’illusions. Le plus dur n’est pas de se figurer le Christ ensanglanté et baigné de lumière. C’est de le voir dans le visage de celui qui pue et dont tout indique qu’il n’est probablement ni un prophète, ni un messie.
Paul Piccarreta
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