« J’ai circulé dans les établissements pénitentiaires de plusieurs pays et je peux dire que les cultures carcérales sont très différentes selon les traditions chrétiennes. Les pays scandinaves, de tradition protestante, ont une tout autre conception de la prison. D’abord, il y a là-bas des moyens plus importants. En Suède, on trouve un surveillant par détenu, alors qu’en France on en compte un seul pour trois. C’est le résultat d’un consensus pour que la prison soit dotée de plus grands moyens, ce qui n’est pas le cas dans notre pays.
En France, tout le vocabulaire autour de la prison est repris de termes théologiques de la tradition catholique : on parle d’administration « pénitentiaire », de « cellule », des mots qui renvoient à la pénitence, à la cellule monastique. L’expression « purger sa peine », employée même par les détenus, se réfère à cette conception catholique de l’expiation, de la purification.
Dans la culture protestante, on considère que la prison doit être un lieu non pas pour souffrir, pour purger sa peine, mais pour se préparer à la sortie. Les surveillants sont chargés de ce travail de réinsertion. On est beaucoup plus dans une perspective de responsabilisation, de lutte contre la récidive et de préparation à la sortie.
Ces cultures plurielles s’enracinent dans des conceptions théologiques de la souffrance. Dans la théologie catholique, la souffrance a une valeur rédemptrice, qui prolonge celle du Christ. On trouve cette idée chez Thomas d’Aquin, par exemple. Pour la Réforme, le sacrifice du Christ a été fait une fois pour toutes. C’est très clair chez Luther et Calvin. Dans la tradition protestante, la souffrance est d’une certaine façon absurde. Elle n’a pas de valeur en soi.
On observe ces grandes tendances entre culture catholique et protestante au niveau des pratiques carcérales des divers pays. D’un point de vue personnel, il y a cependant quantité de catholiques qui s’engagent auprès des détenus, et des protestants qui ont une conception de la prison plus proche de l’expiation.
Les pays scandinaves conçoivent également plus d’alternatives à la prison, comme l’incarcération en milieu ouvert. En Suède et au Danemark, des prisons ont même fermé parce que de nombreux systèmes alternatifs ont été mis en place. La justice restaurative est aussi d’origine protestante. Ce sont des mennonites états-uniens et canadiens qui l’ont mise au point dans les années 1970, comme l’Américain Howard Zehr. Celui-ci a proposé de créer des procédures de rencontre entre les auteurs de crimes et les victimes, ainsi que des cercles de soutien et de solidarité à la fin des peines, pour éviter la récidive. »
Interview de Frédéric Rognon par Anne Waeles
Cet article est tiré du troisième numéro du Cri. Pour découvrir notre magazine, plus d’hésitation, abonnez-vous !





