Par Laetitia Raynaud
Voilée de blanc, elle ferme les yeux. Sur l’expression recueillie de Rosalía brille une lueur. C’est la pointe du curseur que l’on déplace sur le site lancé pour sa dernière sortie, qui la nimbe d’une lumière divine.
Le 7 novembre, Lux (« lumière », en latin), quatrième album de la star espagnole de 33 ans, a ému le monde entier. Avant même son lancement, l’épure de sa pochette faisait couler l’encre et dire à certains, peut-être hâtivement, que Rosalía avait accompli une volte-face artistique vis-à-vis de Motomami (2022), son précédent disque où, en Vénus moderne, elle posait nue, vêtue d’un casque de moto. Trois ans plus tard, Lux ne relève pourtant pas d’une incohérence, mais confirme son immense talent pour le syncrétisme.
Un Nazaréen en skateboard
Espagne, 2017. Rosalía Vila Tobella signe un premier disque évocateur, Los Ángeles, qui traduit la formation flamenco qu’elle a reçue à l’École supérieure de musique de Catalogne. « J’ai mesuré à quel point cet art est le résultat de plusieurs cultures, entremêlées […]. C’est une communion », témoigne-t-elle au Monde en 2022. Car si, en Andalousie, le flamenco peut accompagner le culte, il n’est pas un genre religieux en lui-même. Los Ángeles croise ainsi avec habileté les mélodies gitanes et les références chrétiennes, comme dans la chanson « El Redentor », qui décrit la Passion du Christ.
Cette diversité des influences ne quitte plus l’autrice-compositrice. Un an plus tard, les signes bibliques abondent dans le clip de l’emblématique « Malamente ». Mais dans une version « millennial », comme l’estime le linguiste hispanique César Ruiz Pisano de ses premiers albums : mater dolorosa tatouée sur un apprenti torero, descente de croix grâce à un chariot élévateur, passage en skateboard d’un Nazaréen, ce membre d’une confrérie participant à la Semaine sainte en Espagne…
Quant au visuel du second album de Rosalía, El Mal Querer (2018), il est « un bon exemple de son style, présentant l’artiste telle une Vierge Marie nue en pleine Ascension, couronnée d’un cercle d’étoiles, d’une colombe blanche (le Saint-Esprit) et encadrée par une chaîne d’or à la manière d’une couronne d’épines faite de bijoux gitans (et sans épines) », écrit César Ruiz Pisano dans son article consacré aux « (Ré)inventions iconiques de Rosalía » (2021). Et le linguiste d’ajouter : « Ce symbolisme écrasant a une portée universelle. »
Célèbre en Europe, la Catalane est surtout l’emblème de toute une génération hispanophone. Rythmes du Panama, de Cuba, de Porto Rico… Rosalía séduit un large public en Amérique latine, concentrant une forte densité de chrétiens susceptibles de goûter cette grammaire religieuse actualisée.
Féministe, poète, philosophe
Rosalía peut-elle rendre grâce dans certains morceaux et chanter l’érotisme dans d’autres ? Quand Lux a été annoncé, certaines critiques outrées ont dénoncé une incohérence, voire une provocation de l’artiste. Revendiquant une parole féminine libérée, Rosalía soutient également les luttes de la communauté LGBT+. Dans « Saoko », titre inaugural de Motomami, elle rend hommage à la capacité de transformation des drag-queens. « Accepter le changement, c’est accepter la contradiction […]. Être humain, c’est être contradictoire », indique-t-elle à Genius Media en 2022. « Il y a autant de façons d’aimer que de formes de savoirs incarnés », soutient pour sa part la théologienne Lisa Isherwood dans Dieu·e : christianisme, sexualité et féminisme (L’Atelier, 2023). À ce titre, le premier couplet de « Sexo, Violencia y Llantas », en ouverture de Lux, offre une magistrale leçon aux censeurs : « Aimer d’abord le monde, puis aimer Dieu », chante l’artiste.
« Habemus album », postait Rosalía sur ses réseaux, le 20 octobre, triomphante. Les quatre mouvements du disque, enregistré pour partie avec L’Escolania, la chorale liturgique de l’abbaye de Montserrat, symbolisent-ils ceux d’une symphonie classique ? Ou bien de la messe ? Là encore, l’interprétation reste ouverte. Et c’est dans cette quête de sens que l’artiste rejoint son public, s’étant abondamment nourrie de la vie des saintes pour écrire – Jeanne d’Arc pour le titre « Jeanne », par exemple.
On n’aurait pas trop d’un Avent pour déplier toutes les inspirations hagiographiques de Lux. Contentons-nous de souligner la puissance de « Mio Cristo piange diamanti » où, dans un italien lyrique, Rosalía console le Christ de son chagrin : « Mon roi de l’anarchie / Mon étoile imprudente préférée / […] Je te porte toujours. » Ou bien l’humour avec lequel elle s’imagine omnisciente dans « Dios es un stalker ».
Quant à l’orchestral « Berghain », il révèle une énième mutation de la Catalane, épique cantatrice d’opéra torturée par son cœur sanglant se muant en colombe. Hybris d’une musicienne tentée de se représenter sous des traits divins ? « Aucune femme n’a jamais prétendu être Dieu », rappelle la poète musulmane Rabia al-Adawiyya, dont les mots sont gravés sur le disque. « L’amour n’est pas une consolation, c’est une lumière », lui répond, en face, la philosophe Simone Weil. Et Rosalía, que dit-elle ? Mille et une choses dans ce nouvel album où résonnent treize langues et dont la musique est une modernisation audacieuse de l’imaginaire sacré. Mille choses résumées en un mantra, inscrit dans la portière de sa Ford Raptor : « Je suis aux commandes, Dieu me guide. »
Cet article est tiré du second numéro du Cri. Pour découvrir notre magazine, plus d’hésitation, abonnez-vous !













