En cette fin de février à Lyon, la messe se déroule sans que rien ne m’accroche. J’ai le cœur trop bouleversé. Nous sommes entre l’assassinat de Quentin Deranque et le défilé de trois mille jeunes d’ultradroite dans nos rues. Des tags antifas essaiment les murs du quartier. Juste ça, Antifa, pour marquer un territoire plus qu’une idée, et des affiches tricolores vite déchirées Justice pour Quentin, où la mâchoire du jeune néofasciste est redessinée en beaucoup plus carrée.
J’ai du mal à me concentrer. Je suis tendue aussi, car tous les héritages de violences ne se valent pas. À 23 ans, Quentin est mort trop tôt pour peut-être, un jour, changer d’avis. En face, ils s’appellent Alexis, Paul, Adrian, Jules-Charles, Jacques-Élie, Dimitri, tous dans la vingtaine, partis en prison, pas très loin, parce qu’ils sont soupçonnés d’avoir commis un crime. On chante le psaume et je pense à ces gamins seuls dans leurs cellules face au mal qu’ils ont fait. Au moment où ils auraient besoin de mères, de soutien pour comprendre, ils sont dans un espace dur. Un avocat des inculpés disait que son client était « effondré ».
Il y a eu tant d’agressions racistes à Lyon que je ne suis pas sûre de condamner la violence, comme si on pouvait toutes les mettre au même niveau, celle aux biens, à l’État, aux vies. En tant que chrétienne, je cherche quelque chose de stable et de doux depuis lequel exercer ma pensée, ou, à défaut de clarté, ma compassion. Je reste à la messe, le cœur ému pour la famille endeuillée, en cherchant par l’intermédiaire de la prière à rester au plus près de ces âmes. Passé l’accès de puissance viriliste d’un tabassage, les antifas vont dessaouler et s’effondrer, oui, devant ce mal. Cela va exploser dans leur conscience, à l’endroit même où les partis et les discours militants n’ont pas l’air de vouloir s’attarder, qu’ils les soutiennent sans se remettre en cause ou qu’ils s’en lavent les mains, ou l’un et l’autre à la fois.
Je pense à eux. Les copains disparus, l’actualité passée à autre chose, eux seront toujours dans leurs cellules face à cette déflagration.
Je me lève avec les autres, je me signe. On ne parle que de ça à Lyon. J’écoute l’Évangile. Le néofascisme est déjà là. Que notre vertu consiste à y résister sans y céder intimement. La violence est tellement séduisante, tellement puissante que quand elle irrigue les débats, les rues, on finit par être aspiré. Car là où croît le danger, je me dis, s’accroît aussi ce qui perd. Pour résister, il faut être très armé moralement par ce qu’il faut bien appeler des vertus, de retenue, de féminisme, de probité, de vulnérabilité, de démocratie. Les irriguer, non comme une gentillesse face à une hydre fasciste, mais bien comme une force morale. Je me rassois après la communion et je prie. En tant que chrétiens, nous croyons qu’aucune âme n’est perdue. Ni celle du jeune néofasciste, ni celles des jeunes qui ont contribué à le tuer.
Cet article est tiré du sixième numéro du Cri. Pour découvrir notre magazine, plus d’hésitation, achetez-le ou abonnez-vous !





