Sur un fameux groupe Facebook où une dizaine de milliers de cathos déposent leurs questionnements théologiques, livrent leurs délicates situations de vie ou dénichent des recommandations de retraites, une maman jette sa dernière indignation : « Je découvre, dans ce livre que mon fils de 9 ans a depuis quelques mois et que je trouvais pas mal, un chapitre sur Simone Weil. »
La « Vierge rouge » est là, au milieu des autres « rebelles et saints » auxquels l’éditeur Bayard a consacré un livre jeunesse en 2024. La philosophe Simone Weil, y écrivent les autrices Charlotte Bricout et Clémence Pasquier, « lutte toute sa vie contre la misère et la pauvreté du monde ouvrier » et « fait de nombreuses recherches qui l’amènent à la foi sans jamais se faire baptiser ».
Sur Facebook, la maman s’insurge : « À quel moment on considère que sa vie est inspirante pour des petits catholiques ? » Une nuée de commentaires viennent prendre la défense des écrits spirituels de la philosophe. « Vous trouvez donc [qu’elle] a sa place dans un livre de saints où l’on parle de saint Pie X, grand pape, sainte Jeanne d’Arc qui a sauvé la France et est morte martyre, saint Charles de Foucauld, religieux et martyr ? » insiste la mère. « Son “socialisme” n’en est pas vraiment un », tente de la rassurer un internaute.
Pas sûr que la maman soit convaincue par cette tentative de dépolitisation. Deux épines semblent la piquer au vif. La première, c’est la franche action politique de Simone Weil. « Les croyants conservateurs affectionnent le mystique entièrement tourné vers le Ciel et qui, parce que la justice n’est pas de ce monde, laisse les puissants faire leurs affaires, analyse Éric Vinson, religiologue et chercheur en philosophie politique. Ce genre de figures – typiquement des moines et des moniales – conforte une religiosité conformiste. »
Les pieds sur terre
Pourtant, « il est intéressant de constater que les grands mystiques étaient en même temps des personnes imprégnées de l’effervescence politique de leur époque », note Frei Betto dans un article paru en 2004 dans la Revista de Espiritualidad. « François d’Assise a remis en question le capitalisme naissant ; Thomas d’Aquin a défendu, dans “Le Gouvernement des princes”, le droit à l’insurrection contre la tyrannie ; Catherine de Sienne, analphabète, interpella la papauté ; Thérèse d’Avila révolutionna, avec saint Jean de la Croix, la spiritualité chrétienne », énumère le théologien de la libération brésilien.
La mystique a donc une influence sur la politique. Mais ce qui dérange la maman, en second lieu, c’est que l’engagement politique de Simone Weil penche carrément à gauche, loin de son idéal d’éducation des « petits catholiques ».
À l’image de la philosophe qui s’est faite ouvrière, certains mystiques sont aisément classables sur l’échiquier politique. Madeleine Delbrêl, par exemple, adolescente férocement athée « éblouie par Dieu » à 19 ans, est devenue assistante sociale dans les années 1930, puis conseillère municipale de la mairie communiste d’Ivry. Amie des prêtres ouvriers, cette femme est une figure dont se réclame volontiers la gauche chrétienne. Plus récemment, Hildegarde de Bingen, abbesse influente du XIIe siècle très sensible à la Création, a été érigée en icône de l’écologie et du féminisme.
De la même manière, dans les milieux catholiques traditionnels, on nourrit une dévotion plus forte pour un mystique comme Charles de Foucauld, l’aristocrate militaire devenu prêtre ermite en Algérie française. Padre Pio, lui, est chéri pour ses bilocations et ses stigmates qui ont fait jaillir le surnaturel divin dans un monde contemporain rationaliste. La visitandine Marguerite-Marie Alacoque incarne l’obéissance, la pénitence et surtout le culte du Sacré-Cœur de Jésus, dont l’image flamboyante devient, à partir de la Révolution, l’emblème d’une identité catholique persécutée. Aujourd’hui encore, l’insigne est brodé au revers des vestes de treillis des jeunes identitaires. Marguerite-Marie est aussi la sainte de Paray-le-Monial, où s’est implantée la communauté de l’Emmanuel, de sensibilité « très » classique, comme dirait sa biographe Clémentine Beauvais.
Jeanne d’Arc, nationaliste ou féministe ?
À l’inverse, Madeleine Delbrêl, mystique des périphéries par excellence, n’est pas une référence exclusive des catholiques de gauche, affirme le père Gilles François, qui dirige la publication de ses œuvres complètes. Le prêtre est encore épaté d’avoir rencontré, lors d’une journée d’étude consacrée à la mystique, un religieux de la communauté Saint-Martin « passionné » par Madeleine Delbrêl. Pour les hommes en soutane noire, dont certaines communautés, connues pour leur critique de la modernité, sont installées dans des quartiers populaires, celle-ci incarne « ce que c’est que d’être chrétien dans un monde où il n’y en a plus », analyse Gilles François, qui explique : « Son expression, “Nous appartenons à ceux qui attendent la parole de Dieu”, à savoir les incroyants et les pauvres, parle beaucoup à ces prêtres. »
À l’instar de Jeanne d’Arc, « sainte nationaliste pour les uns, fille du peuple ou icône hyper féministe pour les autres », ou même François d’Assise, « prince de l’ascèse d’un côté ou écologiste avant-gardiste de l’autre », les mystiques peuvent être pris à témoin, simplifiés, récupérés par chaque sensibilité, souligne Éric Vinson. Il subsiste malgré tout un terrain d’entente : leur union intime avec Dieu.
Cet aspect, au cœur de la vie des mystiques, n’a pourtant pas toujours été une évidence, en particulier dans les milieux du catholicisme social des années 1970, pointe Gilles François, qui se souvient de ses années étudiantes durant lesquelles prédominait « l’action à la prière », et de l’essoufflement qui l’a suivie. « Il est regrettable qu’aujourd’hui, alors qu’il y a tant de mystiques proches de la politique, il n’y ait pas de véritable réciprocité », déplorait Frei Betto à la fin du XXe siècle.
Depuis les années 2000, cependant, Gilles François observe un intérêt grandissant pour les écrits spirituels de Madeleine Delbrêl, reconnue en premier lieu comme « unie au Christ ». Un signe de la réconciliation entre mystique et politique, et de l’indispensable alliage de la lutte et de la contemplation.
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