À Jérusalem, on peut croiser Jésus ou Moïse, enroulés dans des draps blancs ou portant de grandes croix. Certains sermonnent les passants ou prophétisent la fin des temps. L’ambiance religieuse qui imprègne la ville serait propice à ces délires mystiques, identifiés par des psychiatres comme le « syndrome de Jérusalem » et touchant majoritairement des pèlerins juifs et chrétiens. En 2011, alors que je vivais dans la Ville sainte pour quelques mois, je croisais souvent James, connu de tous les habitants. Il ressemblait à Jésus dans les livres pour enfants : toge blanche, pieds nus, longue barbe, un peu d’embonpoint et l’air bonhomme.
Quelques mois auparavant, j’ai été moi-même atteinte d’un délire mystique qui m’a conduite à l’hôpital psychiatrique de Lille. J’avais la conviction d’être élue par Dieu pour une mission. Mon délire n’était pas étranger à Jérusalem : alors qu’Israël menait, en janvier 2009, une opération militaire dans la bande de Gaza, j’enquêtais sur le conflit israélo-palestinien dans les rues de Lille, convaincue que la rédemption de l’humanité était liée à la paix dans la Ville sainte.
En décembre 2025, je suis retournée à Jérusalem, bien résolue à comprendre pourquoi cette ville rend fou. Avec Victorine, photographe, on s’est lancées sur la trace des prophètes et des messies.
« C’est ça la folie »
Sur la Via Dolorosa où défilent les processions du chemin de Croix, Ahmad, palestinien, tient un petit bistrot tout en longueur. Le cafetier moustachu est amusé par nos questions. « Je n’ai jamais rencontré de prophètes, mais pas mal de gens fous. Ici, c’est une usine à fous. Les gens sont éduqués afin d’utiliser la religion pour le pouvoir et la violence. » Il nous indique à quels éléments se reconnaissent les véritables prophètes, qui sont bons et ne cherchent pas le pouvoir. Il a une lumière dans l’œil, quand il dit ça.
Ahmad raconte l’histoire d’un colon israélien qui passait tous les jours dans la rue : « Il était vraiment fou, violent. Il poussait les gens. Plusieurs fois, il a renversé mon café. Tous les jours, je lui disais : « Shalom ! » [« bonjour », en hébreu, ndlr]. Il ne répondait pas. Un jour, je n’ai rien dit et il m’a demandé : « Où est mon Shalom ? » Je ne l’ai plus revu pendant quelques mois. Quand il est revenu, il riait et disait qu’on lui avait manqué. » Après un silence : « On peut fabriquer de la folie et on peut aussi fabriquer de la bonté », conclut Ahmad, joyeux. Puis il s’assombrit : « Les gens utilisent la religion pour le pouvoir, c’est ça la folie. C’est ce qu’il se passe à Gaza. »
Tout le monde attend le Messie
Près de la basilique du Saint-Sépulcre, Youcef tient une échoppe d’articles de piété. Il nous prépare un thé au milieu des chapelets en bois d’olivier, des icônes et des statues fluorescentes de la Vierge Marie. Quand on évoque notre recherche, il pense à James : « Il se promène pieds nus, en toge blanche, mais il n’est pas fou. C’est juste quelqu’un de très pieux. » Puis il nous invite à aller voir du côté du quartier juif : « Il y a un homme qui se prend pour le Messie. Il y a sa photo partout là-bas. »
« Ici tout le monde attend le Messie ou le retour de Jésus. Ce que l’on vit est horrible et chacun essaie de comprendre les signes des temps. Beaucoup pensent que c’est la fin du monde », continue Youcef, évoquant le génocide à Gaza, les bombardements au Liban et en Iran et l’alliance entre les États-Unis et Israël. « Les puissants sont avec le diable, ajoute-t-il, et le pouvoir est diabolique, comme le montre le livre de l’Apocalypse » – dans lequel le monstre représente l’Empire romain persécutant les chrétiens. Puis le vendeur semble s’excuser de ses interprétations mystiques : « Ici, tout le monde pense à la fin des temps, car on est poussé à bout. Je veux juste vivre en paix dans la nature avec un cheval, des poules, des moutons, et regarder l’horizon. »
Deux messies, au moins
En poursuivant la piste du Messie indiquée par Youcef, je remarque dans la nouvelle ville juive une profusion d’affiches jaunes à l’effigie d’un homme au chapeau noir et à la barbe blanche, accompagnée d’une inscription en hébreu : « Vive le Messie. » Menachem Mendel Schneerson est le dernier Rabbi de Loubavitch, une branche de l’orthodoxie hassidique caractérisée par la mystique et de grandes dynasties de rabbins. Il est décédé en 1994, mais beaucoup de fidèles, voyant en lui le Messie, pensent qu’il n’est pas vraiment mort. De son vivant, il n’a cessé d’annoncer la Rédemption, notamment au moment des victoires militaires d’Israël.
Le soir, je retrouve ma colocataire du moment, une chrétienne iranienne vivant à Jérusalem depuis huit ans. Elle s’inquiète pour un de ses amis, juif israélien, qui se prend pour la réincarnation du Messie : « Il ne travaille pas et dit toujours que sa mission va commencer, qu’il va sauver le monde, me confie-t-elle. Je ne sais pas ce qu’il a, j’ai demandé un diagnostic à ChatGPT. » Récemment, ce garçon a changé son nom sur son compte Instagram, optant pour Yeshua Ben David, c’est-à-dire Jésus fils de David. « C’est peut-être un délire de grandeur. Il se prend pour Dieu », avance ma colocataire.
Sur Instagram, je retrouve le jeune homme, grand, vêtu d’une tunique bleue et blanche et d’un talit, le châle de prière juif. Il se présente comme « grand-prêtre, juge de justice et roi d’Israël ». Ses publications alternent entre des appels au cessez-le-feu à Gaza au nom de la foi juive, des professions d’unité entre les trois monothéismes et des mises en garde contre la vaccination obligatoire contre le Covid. Sur une vidéo d’octobre 2025, face à la vieille ville de Jérusalem, il formule une prière de gratitude pour Trump qui « œuvre à la paix » : « Le Tout-Puissant a entendu nos prières ! »
Le jeune homme ne semble pas le seul atteint d’un délire de grandeur à Jérusalem et ses environs. Et s’il semble inoffensif, ce n’est pas le cas de ces puissants qui maquillent leurs crimes de justifications religieuses, tels Netanyahou, Ben-Gvir ou Smotrich. Peut-être les vrais insensés atteints du syndrome de Jérusalem – ou d’une alliance mortifère entre désir de toute-puissance et revendication d’une mission divine – sont-ils ces hommes-là, et non les marginaux qui peuplent les rues ou les hôpitaux psychiatriques de la ville, à la recherche de sens ?
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