Elle n’a encore ni portes ni fenêtres, encore moins de vitraux. Ses murs de parpaings surmontés d’un simple toit de tôle lui donnent un air d’entrepôt désaffecté. Pourtant, l’église évangélique baptiste de Nouveau-Saint-Laurent, érigée sur un méandre de la Litani, dans le sud-ouest de la Guyane, dégage un indéniable sentiment de grandeur.
Le bâtiment surplombe de toute sa démesure les habitations de bois du village et pourrait aisément accueillir sa cinquantaine d’habitants en ayant encore de la place pour les hameaux voisins. Tous les dimanches, on y loue Jésus, en dansant et en chantant en wayana, sous l’œil enflammé d’un pasteur charismatique. Le village en compte deux et accueille de temps à autre un homme de foi venu du littoral pour donner des conférences religieuses à la population locale, largement convertie.
Austère, l’église tranche aussi avec la nature sauvage environnante, qui se rappelle aux oreilles du voyageur par le murmure d’un saut, ces rapides rocheux émaillant les fleuves guyanais. La maison de Dieu se situe à la marge de l’écoumène, à deux heures de pirogue de Maripasoula, la principale ville de la région, elle-même accessible uniquement en avion ou par bateau via le fleuve Maroni, qui dessine la frontière avec le Suriname. Dans ce bout d’Amazonie, convoyer autant de matériaux relève d’une prouesse économique et logistique.
Plus en amont, on trouve encore quelques villages, avant l’impénétrable forêt qui conduit aux lointaines montagnes Tumuc-Humac et, au-delà, au Brésil. Ici s’étendent les vestiges d’anciens lieux de vie, recouverts depuis longtemps par la canopée et peuplés par les esprits d’anciens chamans. Réminiscence d’une époque pas si lointaine où les Wayanas étaient nomades et où l’animisme régnait sans partage.
C’est cette influence qu’il a fallu combattre pour ériger le monument à la gloire du Christ. « Quand j’ai choisi cet endroit pour fonder le village, en 2001, les chamans me disaient que les mauvais esprits allaient venir me tuer. Ils voulaient me faire peur, mais nous sommes toujours là. Nous avons même de plus en plus de monde qui s’installe », raconte Tapinkili Anaïman, animateur du Parc amazonien de Guyane passé par les Témoins de Jéhovah et qui se définit désormais comme un « serviteur de Dieu » fidèle au baptisme.
Déculturer pour régner
Jamais la nébuleuse évangélique n’a autant séduit les cœurs wayanas. En quelques années, six églises qui s’y rattachent ont été érigées sur leurs terres, pour seulement 2 500 habitants. Le bourg de Maripasoula, fondé au XXe siècle par des chercheurs d’or catholiques, est devenu une base arrière où pentecôtistes, baptistes, adventistes et autres églises du Plein Évangile se livrent une sourde lutte d’influence. En comparaison, la paroisse catholique du Pays wayana rassemble une trentaine de pratiquants dans une seule chapelle à Freedom City, un hameau à quelques minutes de pirogue de Nouveau-Saint-Laurent.
Quant aux chamans, détenteurs des antiques savoirs, leurs noms se déclinent tous au passé. Et s’il se dit, ici et là, que quelques apprentis tentent de perpétuer la tradition, cela se pratique dans la clandestinité. La pression évangélique qui assimile tout ce qui relève de la coutume à une incarnation diabolique est trop forte pour s’exposer en plein jour. Depuis quelques années, le simple fait de revêtir une tenue considérée comme traditionnelle lors d’une fête expose à des critiques. Les marakés, un rite de passage au cœur de la culture wayana, censé fortifier l’âme et le corps et dont l’acmé consiste à supporter la piqure de guêpes ou de fourmis, ont tout simplement disparu. Le dernier remonte à 2004.
« Les évangéliques sont en train de faire mourir une partie de ce que nous sommes », soupire Kulilu Cognat depuis son carbet d’Antecume Pata, un des principaux villages wayanas, situé sur une île en face de Nouveau-Saint-Laurent. « Une fois converties, les personnes âgées qui détiennent les connaissances ne veulent plus les reproduire, que ce soit la vannerie, la sculpture, la poterie ou l’usage des plantes médicinales, car ces pratiques sont décrites comme sataniques par les pasteurs », abonde cette mère de famille ayant récemment repris les rênes de l’association Yépé, dont l’objectif est de préserver les savoirs autochtones.
« Dieu nous a placés devant un choix. Soit nous continuons comme dans le passé et nous écoutons Satan. Soit nous l’écoutons lui, et nous devons donc lui porter tout notre amour pour être sauvés quand viendra l’Apocalypse. Nous ne pouvons pas mélanger les deux », tranche calmement Alau Aliana, l’un des deux prédicateurs de Nouveau-Saint-Laurent, affalé dans son hamac sur une terrasse de terre battue dont la vue, plongeante, donne sur la porte de l’église.
Certes, dans cette région reculée, les activités vivrières ancestrales comme la pêche, la chasse ou la culture de l’abattis et leurs savoirs connexes restent incontournables. La langue wayana continue de se transmettre, vigoureuse, et le cachiri, la boisson de manioc régionale, est toujours largement consommée dans sa forme non alcoolisée. Mais c’est bien la Bible, traduite en wayana et disponible jusque sur des applications Android, qui rythme de plus en plus le quotidien, impose ses interdits et régit les cadres de pensée. « Tous les mardis, les garçons vont réciter la Bible. Tous les jeudis, ce sont les filles. Les samedis et les mercredis, nous allons tous nous exercer à chanter », décrit Valérie Anaïma, 21 ans, une jeune et fervente fidèle de Nouveau-Saint-Laurent.
« L’église organise souvent des événements, par exemple avec des jeux ou des kermesses. C’est pratique, tout est pris en charge et ça plaît aux enfants. Seulement, il y a aussi des prières. C’est comme ça qu’ils attirent des gens. Ils sont très forts », relève une habitante très intégrée dans la vie communautaire et souhaitant rester anonyme. Faute de marakés, on se retrouve désormais entre amis et en famille dans des événements évangéliques rassemblant plusieurs centaines de personnes, organisés jusqu’au Suriname. Et ce même si beaucoup y vont par conformisme et besoin de sociabilité, sans avoir la foi. Dans la microsociété wayana où tout le monde entretient des liens familiaux et a vue sur la terrasse de son voisin, fréquenter l’Église majoritaire reste la manière la plus simple d’éviter les conflits et de fermer la porte aux missionnaires les plus zélés.
« Les évangéliques prospèrent sur le vide qu’ils ont laissé en tuant le chamanisme. En cela, ils aggravent le processus de déculturation que connaît déjà la société wayana et dont les causes sont multiples, comme la scolarisation obligatoire dans les écoles françaises, la colonisation de leur mode de pensée et par conséquent l’aspiration des jeunes générations à vivre selon les codes modernes », analyse Marie Fleury, ethnologue travaillant sur le Haut-Maroni depuis trente-cinq ans.
En attendant l’Apocalypse
Ce choc culturel trouve ses racines dans les années 1960, à l’arrivée de premiers pasteurs venus d’Amérique du Nord et ayant d’abord converti les Wayanas et les Tiriyós – un peuple autochtone voisin – du Suriname, une ancienne colonie néerlandaise protestante qui a pris son indépendance en 1975.
Ces pasteurs, soutenus par de puissantes organisations internationales comme la World Team, qui se vante d’avoir évangélisé 76 % des Wayanas surinamais, ont conçu un alphabet sur mesure pour transcrire le Nouveau Testament et offrir des réponses toutes faites aux violents bouleversements sociaux que connaissaient alors ces sociétés autochtones. La méthode a si bien marché qu’aujourd’hui, les héritiers de ces missionnaires sont pour la plupart des Wayanas ayant renoncé à leur culture. Leur fief se trouve à Anapaïké, le principal village situé sur la rive surinamaise où a été érigée la première église de la région.
Pour rappel, la Guyane, ancienne colonie, a été transformée en département en 1946, en même temps que les Antilles et la Réunion. Seulement, les peuples autochtones et bushinengués (des descendants d’esclaves établis sur les fleuves surinamais et le long du Maroni), vivant hors du littoral, sont restés pendant plusieurs décennies à la lisière de la société « moderne ».
Il a fallu attendre 1969 et la disparition officielle de l’Inini, vestige de l’ancienne administration coloniale couvrant l’intérieur du territoire, pour que ces peuples soient pleinement rattachés à la République française. À cette date, la société wayana, décimée par les maladies apportées par les Européens, était en pleine crise démographique et ne comptait plus que quelques centaines de ressortissants. « À leur arrivée, les évangéliques nous ont annoncé la fin du monde, qu’il fallait prier pour se préparer. Nous étions une société très vulnérable. Tout le monde s’est mis à les croire », se souvient Aimawalé Opoya, un chef coutumier. Cette observation vaut pour l’époque actuelle, tant les évangéliques continuent de prospérer sur les cicatrices et les incompréhensions de la société wayana.
La maladie fongique qui touche le manioc à la base de l’alimentation locale depuis quatre ans et contre laquelle personne n’a encore trouvé de remède ? Les sécheresses extrêmes de 2023 et 2024 ayant rendu toute navigation impossible entre les villages ? Voilà, aux yeux des évangéliques, autant d’épreuves divines étayant leur discours eschatologique. « Les crises se multiplient dans le monde entier avec les guerres, le réchauffement climatique. Ici aussi, on l’observe, l’heure de l’Apocalypse n’est pas indiquée dans la Bible, mais les signaux montrent qu’on s’en approche », assure Tapinkili Anaïman.
Entre deux mondes
« Les églises évangéliques se sont fortement développées à partir des années 2000, au moment où l’arrivée massive d’orpailleurs illégaux a complètement redessiné et en partie détruit l’environnement des peuples autochtones. Pour moi, la population est séduite par les réponses rassurantes que les pasteurs proposent à ces bouleversements », confirme Marie Fleury.
Alors que l’alcoolisme est un problème de santé publique dans le Haut-Maroni, où les comptoirs logistiques liés à l’orpaillage illégal, situés à quelques kilomètres des villages, forment autant de points de vente, le message d’abstinence totale prôné par les pasteurs apparaît lui aussi comme une voie de rédemption. À en croire les rumeurs villageoises, il n’est pourtant guère respecté une fois passée la célébration du dimanche.
Enfin, les épidémies de suicides ayant touché les jeunes Wayanas dans les années 2010 – avec des taux dix à vingt fois plus élevés que dans l’Hexagone – ont été interprétées par les évangéliques comme des « tests » de la bonne foi des parents et ont pu nourrir leur influence.
Les autrices du rapport Archimbaud-Chapdelaine, qui ont décrit le phénomène en 2015, voient plutôt dans ces comportements autodestructeurs le symptôme d’une fragilité structurelle. Les jeunes Wayanas sont aujourd’hui tiraillés entre deux mondes dans lesquels ils ne se reconnaissent plus : celui de leurs parents et du village, marqué par une attachante tradition, et celui de la ville, qu’ils ont découvert en allant au collège, avec son attirante, mais brutale modernité, où ils sont notamment victimes de racisme. Parmi les causes profondes de ce trouble identitaire, les autrices citent justement la vague évangélisatrice actuelle et son lot « d’humiliations et moqueries » vis-à-vis des « croyances traditionnelles ».
Dans ce contexte de vulnérabilité, l’influence croissante des églises évangéliques questionne sur les risques de dérives sectaires et d’emprise. « Il y a beaucoup d’usurpateurs qui se proclament pasteurs pour recevoir de l’argent. Et dans les églises, à chaque célébration, les fidèles sont incités à donner de plus en plus. Pour aller à un rassemblement au Suriname, il faut payer plusieurs centaines d’euros. À la fin du mois, ça fait des sommes énormes pour certaines familles », déplore une autorité locale rechignant à s’exprimer publiquement sur ce sujet sensible.
« Contrairement à l’Église catholique [la loi de 1905 ne s’applique pas en Guyane, où les prêtres sont rémunérés par l’État, ndlr], nous ne sommes pas financés. Chaque fidèle donne ce qu’il souhaite pour montrer son amour à Dieu, mais les gens sont libres », répond le pasteur Alau Aliana.
Les églises néo-protestantes sont aussi très invasives sur les questions de santé. « Les pasteurs interdisent la contraception et sont allés jusqu’à faire enlever des implants que des patientes avaient elles-mêmes demandés. Les cicatrices d’extraction n’étaient pas le fait d’un acte médical », confie Rémy Pignoux, un médecin en santé publique travaillant sur le Haut-Maroni depuis trente ans. Quant à l’avortement, droit déjà très difficile d’accès dans cette région enclavée, il est également proscrit, comme le reconnaissent sans ambiguïté les pasteurs et les fidèles ayant accepté de répondre à ce sujet.
Ce sont les pasteurs que l’on convoque, désormais, pour répondre aux épisodes de baklou, des manifestations de tétanie évoquant une crise d’angoisse et qui touchent en particulier les jeunes filles. Ces convulsions, le plus souvent d’origine psychologique, sont à comprendre dans leur contexte socioculturel, façonné par l’animisme. Elles étaient autrefois « guéries » par le chaman lors de manifestations collectives. Or, aujourd’hui, elles sont perçues comme des épisodes de « possession » diabolique qu’il convient d’exorciser par des scènes de purification où l’on ne se préoccupe pas toujours de la bonne santé clinique de la personne. Liées ou non au « baklou », ces crises nous ont plusieurs fois été décrites par des témoins wayanas comme de véritables « films d’horreur », avec des moments de transe spectaculaires.
« Leurs rituels sont parfois très dangereux pour la santé, relève Rémy Pignoux. Une maman m’a rapporté que pour expier ses péchés, son église a fait avaler à sa fille de grandes quantités d’eau salée en plusieurs fois, qu’elle devait ensuite vomir pour se purifier. Elle en a fait une hémorragie digestive nécessitant son hospitalisation. »
L’État aveugle ou impuissant ?
Loin de se cantonner aux Wayanas du Haut-Maroni, le prosélytisme évangélique et ses dérives touchent toutes les communautés de Guyane, y compris les autres peuples autochtones, les Créoles du littoral et les Bushinengués. De Saint-Georges-de-l’Oyapock à Saint-Laurent-du-Maroni, les églises peuvent se reposer sur les importantes diasporas brésiliennes, surinamaises et haïtiennes, qui comptent nombre de pasteurs dans leurs rangs.
En 2023, le Conseil national des évangéliques de France (CNEF), qui représente 70 % de ces cultes, recensait 150 églises en Guyane – soit le nombre le plus élevé de France, devant la Seine-Saint-Denis –, alors que le département ne compte que 300 000 habitants. Et ce, en confessant ne pas avoir une vision exhaustive du territoire.
Début 2025, le CNEF s’est lui-même inquiété de la prolifération de « soi-disant pasteurs » qui montent des « business religieux », et il annonçait vouloir mieux structurer le protestantisme évangélique dans la région, notamment par une charte de transparence financière à laquelle pourront adhérer les églises locales. « Nous avons pu observer, en Guyane, des pratiques contestables judiciairement et dont les messages n’étaient pas du tout “évangéliques”, d’où ce besoin de “labellisation”, pour distinguer les églises sérieuses des autres. Enfin, quelle que soit notre interprétation de la Bible, aussi radicale soit-elle, les phénomènes de pression au sein d’une communauté sont inacceptables, chacun doit pouvoir vivre de ses choix individuels », réagit Clément Diedrichs, directeur général du CNEF, dont une section a récemment été implantée à Saint-Laurent-du-Maroni, tandis qu’une seconde devrait ouvrir à Cayenne début 2026.
Sollicités, les services de l’État en Guyane déclarent « collaborer étroitement avec la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) » sur le sujet, sans toutefois répondre à nos questions. Dans les faits, le CNEF et la Miviludes reconnaissent manquer de données et de visibilité sur ce qui se passe en Guyane. A fortiori dans ses marges amazoniennes les plus reculées, comme le Haut-Maroni, où deux nouvelles églises monumentales devraient être érigées d’ici la fin de l’année 2026, isolant un peu plus les défenseurs de l’identité culturelle wayana.
Cette enquête exceptionnelle a été publiée dans le quatrième numéro du Cri, disponible juste ici.
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