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Amour et Royaume de Dieu : la nouvelle théologie de la libération palestinienne

Au cours de son séjour en Palestine et Israël (voir « Le Cri » nº 4), notre journaliste a rencontré plusieurs figures de la nouvelle génération de théologiens et théologiennes de la libération palestinienne. Elle dresse ici le portrait de trois d’entre eux.

Publié le 27 avril 2026
Laurence Geai pour "Le Cri"

 

John Munayer, théologien du martyre et de la réconciliation 

Je retrouve John en terrasse à Jérusalem-Ouest, la partie israélienne de la ville, dans une ancienne gare transformée en espace de restaurants branchés, près de l’endroit où il a grandi. John a été éduqué dans une école juive israélienne, où il était le seul enfant palestinien chrétien de sa classe. Cette expérience a forgé sa critique du sionisme comme projet colonial et sa volonté de travailler dans le dialogue interreligieux. 

John Munayer travaille au Rossing Center for Education and Dialogue. Installé à Jérusalem, cet organisme cherche à développer la justice et l’égalité dans les écoles du système israélien, à travers des programmes destinés aux professeurs. S’il est critique de la « continuité coloniale» que représentent de nombreuses associations de dialogue entre Israéliens et Palestiniens « qui ne font que maintenir le statu quo », John estime que, pour les Palestiniens, le seul horizon de la libération est insuffisant. « Il faut penser ensemble la libération et la réconciliation, affirme-t-il, et construire un mouvement à même de libérer aussi les oppresseurs. » 

Avec son frère Samuel, John a codirigé l’ouvrage collectif de la nouvelle génération de théologiens de la libération palestinienne, The Cross and The Olive Tree (« La Croix et l’Olivier », 2025, non traduit), huit articles signés par quatre femmes et quatre hommes. « Notre génération ne dénonce pas seulement le sionisme chrétien, mais aussi le capitalisme, le patriarcat et la dimension coloniale des Églises occidentales, explique-t-il. Nous ne nous adressons pas en priorité aux chrétiens occidentaux mais aux Palestiniens, pour donner des ressources théologiques à la résistance en ces temps de génocide. » 

La plupart des autrices et des auteurs ne sont pas théologiens de métier, mais travailleurs associatifs. Leur pensée s’ancre dans l’expérience de terrain, la piété populaire et les traditions palestiniennes, plus facilement interreligieuses que la théologie. « Les frontières entre l’islam et le christianisme ne sont pas les mêmes pour le peuple palestinien que pour le clergé. Des musulmans vont au Saint-Sépulcre prier ou font baptiser leurs enfants », révèle John. 

Samuel et lui cosignent un article sur la théologie palestinienne du martyre. « Nous sommes partis d’une question que tous les Palestiniens se posent : devons-nous rester ici ou partir ? Notre famille aussi se le demande, d’autant que mon père et un de mes frères ont reçu des menaces de mort d’une organisation israélienne d’extrême droite », avoue John. 

Selon lui, la théologie du martyre est aussi une question interreligieuse : « Shireen Abu Akleh [une journaliste palestinienne chrétienne tuée par l’armée israélienne en 2022, ndlr] est considérée comme une martyre par la plupart des musulmans. Il y a eu des prières islamo-chrétiennes à l’hôpital où elle est décédée. Les musulmans disaient la Fatiha et les chrétiens le Notre Père. » 

Lamma Mansour : Imaginer le Royaume de Dieu sur cette terre 

Lamma Mansour est originaire de Nazareth, la plus grande ville arabe sur le territoire israélien. Sa famille en fréquentait l’église évangélique : « J’ai grandi au milieu de nombreuses guerres, raconte-t-elle. À l’église, on ne parlait pas de politique ni de notre expérience comme Palestiniens en Israël. J’ai lutté pour comprendre comment ma foi pouvait éclairer ce que l’on vivait. » À l’école, les élèves reçoivent beaucoup de visites de missionnaires américains, qui leur enseignent le sionisme chrétien : « Ça a attisé mon désir d’entendre la parole de chrétiens palestiniens, qui puisse résonner avec mon expérience », confie Lamma. 

Quand elle entre à l’université, à Haïfa, la jeune femme est plongée pour la première fois dans un environnement juif israélien, après avoir réalisé toute sa scolarité dans des écoles palestiniennes. « J’étais une bonne élève à l’école, mais à l’université, je me suis sentie craintive et hésitante, se souvient-elle. Je répétais mes questions une centaine de fois dans ma tête avant de les poser en classe. » Elle y rencontre aussi des groupes d’étudiants d’extrême droite qui nient la Nakba et tiennent des propos racistes sur les Palestiniens : « Aucun de mes professeurs n’était palestinien et je sentais qu’il n’y avait personne sur le campus pour défendre mes droits en cas de problème. » Lamma Mansour poursuit des études en sciences politiques, jusqu’à réaliser une thèse de doctorat sur les étudiants palestiniens citoyens d’Israël dans le système universitaire israélien. 

Depuis l’été dernier, elle a déménagé à Jérusalem pour prolonger ses recherches en postdoctorat à l’Université hébraïque. « Je suis la seule étudiante palestinienne dans mon programme. J’essaie de tester jusqu’où je peux aller dans le système universitaire israélien ! » me raconte-t-elle dans un café jouxtant la fac, une enclave israélienne à Jérusalem-Est, en théorie sous contrôle palestinien. Comme tous les Palestiniens travaillant dans la société israélienne, Lamma doit rester en permanence sur ses gardes : « On ne sait jamais ce que quelqu’un peut juger comme un propos offensant ou qu’il va décider de signaler. » 

Dans l’ouvrage The Cross and The Olive Tree, elle écrit sur le pouvoir de l’imagination : « Dans les sciences sociales, mon travail est d’opérer une critique. Je ne veux pas seulement démolir, mais aussi construire, proposer une alternative. La foi chrétienne nous permet de croire en une alternative puissante, celle du Royaume de Dieu. » Son article détaille dans quelle mesure l’idée du Royaume de Dieu conduit à refuser la normalisation de l’injustice par les oppresseurs et fournit un catalyseur à l’action collective. Il y est présenté comme un « royaume renversé » selon le programme des Béatitudes, « où les doux héritent de la terre » et où l’oppresseur est transformé en un égal. 

Yousef AlKhouri : L’amour des ennemis à l’école des grands-mères 

Habitant à Bethléem, Yousef est originaire de Gaza, où vivent encore ses parents et ses sœurs, qui n’ont pas pu quitter l’enclave depuis le 7-Octobre. Sa famille, chrétienne orthodoxe, fréquente l’église Saint-Porphyre, bombardée le 19 octobre 2023 par l’armée israélienne. L’attaque a fait dix-huit victimes, toutes connues personnellement de Yousef, dont son neveu âgé de deux mois. Ce matin de décembre 2025, il affiche leurs photos sur l’écran d’une salle de classe du Bethlehem Bible College, où il reçoit un groupe d’étudiants états-uniens du Texas, pour un exposé sur le sionisme chrétien et l’histoire de la Palestine. « Ce ne sont pas des chiffres, ce sont mes proches », commente-t-il sobrement. 

Doyen du Bethlehem Bible College, Yousef découvre cette université centrale pour la théologie palestinienne en arrivant dans la ville en 2007. Adolescent, il s’était éloigné de la foi à cause des doctrines sionistes chrétiennes et de son église, préoccupée uniquement de liturgie. « Mais quand j’ai rencontré le Bethlehem Bible College, je suis tombé amoureux de la Bible et de la théologie », raconte-t-il. Il y poursuit ses études jusqu’au doctorat, une thèse de théologie sur le Royaume de Dieu et l’Empire, dans laquelle il étudie les parallèles entre la domination sous l’Empire romain vécue par Jésus et ses disciples et l’occupation israélienne expérimentée par les Palestiniens du XXsiècle. Il rédige sa thèse en un an. « Nous ne prenons pas la vie pour acquise », lance-t-il, malicieux. 

Devant les étudiants rassemblés ce matin, Yousef termine son exposé en répondant point par point aux théologies sionistes. À propos de « la terre promise », il cite le Lévitique défendant que « la terre appartient à Dieu » et différencie les mentalités coloniale et indigène par leur rapport à la terre : « Les colons pensent que la terre leur appartient, les indigènes que nous sommes faits de cette terre. Dieu ne donne pas de titre de propriété sur la terre, mais il offre à Abraham tout le cosmos, pour toutes les familles de la terre », explique Yousef. 

Un des étudiants texans lui demande comment vivre dans une région où il y a tant de différences culturelles et religieuses. Une question très naïve politiquement, à laquelle Yousef répond avec patience : « L’amour n’est pas un sentiment mais un engagement, celui de suivre le Christ et ses commandements. J’essaie d’aimer tous mes voisins, y compris les soldats israéliens quand ils m’arrêtent pour me faire passer une nuit en prison ou m’agresser sexuellement. » 

Cet amour des ennemis, Yousef le tient de ses deux grands-mères gazaouies, sur lesquelles il a écrit un article dans The Cross and The Olive Tree, intitulé « Teita’s faith », « La foi des grands-mères ». Il y raconte qu’à 7 ans, lors de la première intifada, des soldats israéliens sont entrés dans sa maison et ont tout détruit. Sa grand-mère, elle, était tranquillement en train de faire du pain sur le sol. « Quand ils sont repartis, elle les a appelés pour leur en donner des morceaux. Je ne comprenais pas pourquoi elle avait fait ça. En fait, elle avait choisi l’amour. » 


Cet article est tiré du sixième numéro du Cri. Pour découvrir notre magazine, plus d’hésitation, abonnez-vous !

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