Par Serge Hastom, à Farkha (Cisjordanie)
Montasser quitte la flambant neuve Rawabi par la rue Bashar-Al-Masri. La route porte le nom d’un milliardaire palestinien, promoteur de cette ville surgie de terre en quinze ans, nouvelle, monumentale, au beau milieu de la Cisjordanie. Abandonnant dans le rétroviseur l’escargot mégalo de ses galeries commerciales désertes, ses pierres de taille immaculées et ses immeubles vides à plus des neuf dixièmes, Montasser donne du volant en direction du nord par de vertes collines étrangement épargnées par la colonisation israélienne. Avant le 7-Octobre, il travaillait dans un restaurant de Jérusalem-Est. Depuis deux ans, comme l’écrasante majorité des Palestiniens qui n’en sont pas résidents, il ne peut plus s’y rendre, ni pour bosser, ni pour visiter sa famille, ni pour prier dans la mosquée al-Aqsa, la troisième plus importante de l’islam. L’armée israélienne restreint l’accès de la ville aux Cisjordaniens. Montasser s’est improvisé taxi de campagne.
« Baker ! Wein Baker ? » À l’entrée de Farkha, il gueule ce nom par la fenêtre, passant de groupes de jeunes qui s’extasient sur des 206 GTi customisées en groupes de vieux qui fument, empotés dans des chaises plastiques. Montasser suit les doigts pointés « Baker, Baker » jusqu’à tomber sur la place principale du village de 1 800 habitants. Baker est là, au rez-de-chaussée de sa modeste maison de patriarche, affalé comme le vieux camarade à moustache qu’il est dans un fauteuil profond. C’est un ancien membre du Parti du peuple palestinien, allié du Parti communiste israélien (PCI). Il dit « ancien » parce que depuis la dernière session du Conseil législatif et la fermeture du parlement de Ramallah, en 2007, il n’y a plus de vie politique en Palestine. Ça fait vingt ans que le Fatah de Mahmoud Abbas, défait dans les urnes, a chassé de Cisjordanie le Hamas, son rival victorieux. Durant la guerre civile que se sont livrée les deux principaux partis, les communistes ont échoué à servir de médiateurs. Les institutions politiques ont pris la poussière et puis voilà, Baker n’a plus vraiment de parti. Il est devenu ce qu’il était déjà, sûrement, au fond : un communard.
Barrières, demi-tours et contournements
L’ex-édile plisse les yeux. À 62 ans, le diabète lui fait perdre la vue. En 2004, influencé par son camarade Taoufik Ziyad, poète, député du PCI et maire de Nazareth, il a créé une coopérative agricole et un festival paysan annuel qui ont pris de l’ampleur jusqu’à faire de Farkha « le premier écovillage de Palestine ». La résistance s’inscrit ici dans une revendication d’indépendance farouche vis-à-vis des élites palestiniennes, « notre deuxième problème avec le gouvernement israélien ». Grâce à l’expérience des militants locaux, envoyés en observation dans des initiatives similaires à l’étranger, plus de la moitié des foyers cultivent désormais leur propre potager pour atteindre l’autonomie alimentaire, limiter la consommation de produits israéliens et renforcer leur implantation territoriale face à la pression des colonies et des avant-postes qui champignonnent aux alentours. Sur les murs des rues, les portraits de Fidel Castro, d’Hugo Chavez ou du Che Guevara alternent avec les pochoirs de faucille et de marteau. « Autrefois, nous soutenions les Soviétiques, mais la Russie est devenue un pays libéral et impérialiste, comme les États-Unis et puis les Émirats, le Qatar… Assieds-toi, Ahmed. Du café ? » Baker passe d’un anglais raffiné à l’arabe. Deux types viennent d’entrer dans le salon, que sa petite-fille rejoint avec un plateau.
L’Ahmed en question soupire. En « temps normal », pour rentrer du village de Kifl Hares, à cinq kilomètres au nord, il devrait mettre une demi-heure. Il a mis le triple en « temps de tous les jours ». Ahmed a dû contourner par l’est les environs d’Ariel, la quatrième plus grande colonie israélienne de Cisjordanie. Avec sa vaste zone industrielle, dont un doublement de la surface vient d’être programmé, et ses 20 000 habitants, deux fois plus que la capitale de district palestinienne voisine de Salfit, cette ville ne cesse de croître, essaimant le long de l’autoroute 5 qui la relie à Tel-Aviv en une trentaine de minutes. Ahmed a enchaîné les demi-tours, de routes fermées en chemins caillouteux. Prises dans des blocs de béton, des barrières jaunes tombent aléatoirement entre les villages palestiniens, bloquant les voitures aux plaques vertes des Cisjordaniens. Ils ne savent jamais quel passage leur sera ouvert ni pour quelle raison. « Ici, tu ne peux jamais prévoir un rendez-vous. » Mustafa se marre, de sa voix de gorge grasse, frottant ses yeux rougis par la clope. Le trentenaire est l’un des enfants de Baker, son successeur à la tête du conseil municipal. Avant la guerre, il travaillait parfois en Israël comme ouvrier dans le BTP. Depuis deux ans, le marché du travail israélien est inaccessible pour les Palestiniens de Cisjordanie. Omar, l’un des frères de Mustafa, prétend que c’est jouable, qu’on peut encore se faire quelques shekels au noir, en sautant des grillages, en connaissant les bons patrons, au risque de faire un tour à l’ombre comme ça lui est arrivé.
Fierté de la terre
Mustafa a également goûté aux prisons israéliennes, très jeune, au début des années 2000, pendant la seconde intifada. Sa nuque et ses épaules portent la trace du bronzage des ouvriers agricoles. Au soir tombant, depuis la terrasse en construction d’Omar, dans l’ancien cœur du village, il pointe du doigt le nouveau spa design que vient de bâtir, à la sortie de Farkha, « un Américain » – comprendre l’un de ces riches entrepreneurs palestiniens qui vivent à cheval entre cette terre lointaine pleine d’opportunités et cette terre-ci où tout est bradé. Il indique ensuite le sommet rebondi d’une colline où se découpent un lampadaire artisanal et des espèces de tentes de fortune, dans la direction du village voisin d’Ein al-Matwi. « Le ver est dans le fruit. » C’est un nouvel avant-poste israélien, bras aventureux de la pieuvre urbaine d’Ariel. En surplomb d’une vallée tapissée d’oliviers, de jeunes colons viennent de s’y implanter illégalement, à proximité d’une source qui ne sera bientôt plus entre les mains des villageois. « Ils savent très bien ce qu’ils font. » Il y a déjà des oliviers arrachés, des sources cadenassées, de nouveaux sentiers, des raccordements à l’électricité, des drones dans le ciel, des caméras, des barbelés. Les villageois n’osent plus approcher. Farkha se rétracte un peu plus.
Mustafa jette une énième clope dans les braises, sous les brochettes, et s’envoie une gorgée de téquila. À côté de lui, un type de Jabaliya et un autre de Khan Younès viennent de faire la même chose. Ils font partie des familles gazaouies accueillies dans le village. Le 7 octobre 2023, ils étaient sur un chantier en Israël, en déplacement ou à l’hôpital de Jérusalem. Le même jour, à l’aube, quelques milliers de combattants du Hamas ont passé en force le mur israélien pour massacrer près d’un millier de civils, tuer des centaines de soldats et mettre la main sur 250 otages. Et tant pis si Hassan, l’épicier qui a vécu à Dubaï, dit que, d’accord, le Hamas retient des otages, mais que, sur sa calculette, il dénombre 15 000 prisonniers politiques palestiniens en Israël. Peu importe que Mahmoud, dans son jardin, estime que « ça fait 60 ans qu’on négocie, qu’on n’a rien gagné et qu’on continue de se faire grignoter, alors c’est malheureux, mais le Hamas, c’est les derniers à nous défendre ».
Deux ans plus tard, les Gazaouis échoués en Cisjordanie vivent toujours loin de leurs proches et de leurs villes rasées. À Farkha, les habitants se cotisent pour leur venir en aide. C’est normal, ça fait partie de l’identité politique du village, comme les journées de chantier participatif, les distributions de paniers garnis ou l’éloge souverainiste du congélateur bien rempli. « Il n’y a pas que des raisons purement économiques et politiques à nos actions », explique Latif, 26 ans, dont les yeux s’illuminent de fierté face aux réserves de légumes de ses voisins. « Il y a aussi une vision : nous unir, devenir autonomes et refonder notre rapport à la terre, celui d’un peuple de déracinés. »
WhatsApp, dernier espoir
Tout en délicatesse dans son thawb blanc, Latif rêve de faire un master au Portugal parce que « c’est friendly » pour les Arabes, « pas comme l’Allemagne ou la France où les gens confondent l’islam et le terrorisme ». C’est le genre de choses qui le dépriment, Latif, avec le fait que son prétendu président Mahmoud Abbas ne soit pas capable de s’exprimer en anglais aux Nations unies ou que l’ambassadrice palestinienne ne sache pas le faire en portugais au Portugal. « La Palestine a besoin de porter haut sa voix dans le monde. » Il a étudié la finance pour participer à ce rayonnement et puis il est rentré à Farkha pour agir à l’échelle locale. Depuis le petit salon de barbier qu’il a monté dans le garage familial, il insiste pour lancer un appel aux volontaires étrangers qui voudraient faire une expérience agricole à Farkha et pour que soit diffusé en France le message que les Palestiniens ne sont pas un peuple misérable, inculte et islamiste, que leur taux d’alphabétisation atteint 98 %, qu’ils connaissent pour beaucoup la langue et l’histoire des Israéliens et qu’ils font seulement le constat d’une confusion grandissante entre la mythologie nationale du sionisme religieux et l’histoire réelle du pays, de l’effacement du narratif palestinien et de la progression du fondamentalisme messianique dans la société israélienne.
L’oncle de Latif, quant à lui, insiste pour dire qu’il aime Jacques Chirac « parce qu’il aimait la Palestine ». Il demande aussi « si c’est vrai que la femme de Macron le frappe ». Ça fait rire Baker, au volant de son buggy, sur le chemin de l’écoferme. Baker conduit, bizarrement, même si, pour arracher les mauvaises herbes, c’est sa femme Amina qui s’en charge, le dos en angle droit sur sa paire de jambes, puisque Baker n’y voit plus grand-chose.
Sur un carnet, ils tiennent ensemble le compte des commandes. Il y a l’huile certifiée bio, les tomates, les épices, les oignons, les volatiles de toutes sortes, bientôt des poissons dans de grands bassins de pisciculture en construction. La dignité de ces gens tient à leurs terrasses agricoles partagées et aux maisons qui les entourent, qu’ils bâtissent et font grandir pour leur famille tout au long de leur vie, sur des générations. Elles sont désormais cerclées de terres confisquées et de barnums montés en vitesse par de jeunes colons décidés à récupérer la terre de leurs ancêtres qui étaient là, paraît-il, il y a 3 000 ou 4 000 ans. Les habitants de Farkha défendent comme ils peuvent ce qui leur reste. Ils sèment à leur tour leur terre de grillages, plantent des barbelés entre les oliviers, verrouillent les sources auxquelles ils ont encore accès, veillent entre hommes, certaines nuits, autour d’un feu, redoutant l’irruption des colons et leur impunité, filmant leurs agressions et les partageant désespérément sur WhatsApp à la poignée de journalistes internationaux qu’ils connaissent.
Dans l’entrée de la maison d’Omar, sur un carrelage blanc fraîchement posé, sous son emballage plastique, un grand canapé d’angle neuf attend le reste des meubles que se doit de compter un bon foyer. L’étable du rez-de-chaussée sera un jour aménagée, quand il y aura de l’argent pour le chantier. Puis Omar se mariera, comme ses deux sœurs, parties pour Le Caire et Tulkarem, comme son frère Mohamed installé au village. Ce n’est pas un grand projet politique révolutionnaire. Son foyer mettra des années à naître. Il ne ressemblera pas à Rawabi ni à la somptueuse villa de Mounib al-Masri, le « Rothschild palestinien », l’oncle milliardaire de Bashar al-Masri, qui surplombe Naplouse depuis le mont Garizim. Une maison bâtie de ses mains, une famille nombreuse, des cultures en commun, une vie d’hommes nouveaux à la Che Guevara, c’est le grand projet de vie à Farkha. Pas grand-chose – un pas grand-chose qui menace, bientôt, de n’être plus rien.
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